Assumer les racines violentes de nos textes sacrés
( article aussi publié dans "Le Temps" du 19 septembre 2006 )
avec l’aimable autorisation de l’auteur :
« La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Celui, par consĂ©quent, qui veut conduire quelqu’un Ă la foi a besoin de la capacitĂ© de bien parler et de raisonner correctement, et non de la violence et de la menace... ». - VoilĂ la perle que BenoĂ®t XVI Ă Ratisbonne, devant un parterre d’intellectuels, a rĂ©ussi Ă exhiber, sur le thème du dialogue entre foi et raison (et non pas christianisme et islam !).
Cette perle avait un contexte. Nous sommes Ă la fin du Moyen Age. Les savants sont, Ă l’Ă©poque, les scientifiques et philosophes musulmans, mais la scolastique chrĂ©tienne produit aussi de beaux fruits d’Ă©rudition. Un dialogue a lieu entre l’empereur byzantin Manuel II PalĂ©ologue, vers 1391, avec un Persan cultivĂ©. Ce dialogue a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© rĂ©cemment, et il s’est retrouvĂ© sur la table de chevet du pape. Mais malheureusement, c’est surtout en rappelant le contexte de cette « perle » que BenoĂ®t XVI va offrir l’occasion de susciter les passions, car l’empereur ne mâche pas ses mots :
La citation de l’Empereur
« Montre-moi donc ce que Mahomet a apportĂ© de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’Ă©pĂ©e la foi qu’il prĂŞchait ».
Un souci de probitĂ© intellectuelle nous fait remarquer immĂ©diatement que le pape se distancie clairement de la citation, car elle n’est que l’introduction historique de sa « perle ». C’est BenoĂ®t XVI lui-mĂŞme qui reconnaĂ®t une « rudesse assez surprenante qui nous Ă©tonne » ; « une manière si peu amène ». Et ce dimanche, Ă l’angĂ©lus, BenoĂ®t XVI, mortifiĂ©, rĂ©pète qu’il n’avait et n’a absolument pas l’intention de faire sienne la citation de l’empereur.
Mais voilĂ , vĂ©ritĂ© intellectuelle ne fait pas toujours bon mĂ©nage avec impact communicationnel, et les rĂ©actions sans sĂ©rĂ©nitĂ© du monde musulman ne facilitent pas l’analyse correcte de la situation. La tournure devient politique, avec la chancelière allemande et le gouvernement anglais qui prennent position en faveur du pape, et les mouvances progressistes Ă l’intĂ©rieur de l’Eglise qui ne manquent pas l’occasion de rappeler leur difficultĂ© pathĂ©tique Ă accepter un pape qui les dĂ©passe, dans tous les sens du terme.
Violence et religion
C’Ă©tait pourtant poser un dĂ©bat intĂ©ressant et actuel : la violence et la religion. La conversion de force ou la force des arguments. Certes, comme l’a souhaitĂ© Dalil Boubakeur, le plus RĂ©publicain des musulmans français, il convient de distinguer islam et islamisme. Certes, la Bible et l’histoire de l’Eglise contiennent leur lot de violences Ă©galement, c’est le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Conseil central des musulmans d’Allemagne, Aiman Mazyek, qui a pris la peine de nous le rappeler. Pourtant, la diffĂ©rence entre les musulmans « ordinaires » et les islamistes (et qui sont les musulmans ordinaires ? les Turcs en Allemagne ? les femmes en Afghanistan ? les chefs de village au Sahel ?) ne doit pas nous cacher l’autre dĂ©calage, situĂ© entre les dĂ©clarations emphatiques de Boubakeur et autres porte-parole, d’avec leur propres base, leurs fidèles, et mĂŞme leurs imams. Ce discours politiquement correct ne dupe plus.
Quant au sujet de la Bible et de l’Eglise qui traĂ®nent leur fardeau historique de fanatismes, il convient de relever, Ă©galement par honnĂŞtetĂ© intellectuelle, que la Bible s’est engagĂ©e dès son origine dans un processus de rĂ©interprĂ©tation de ses racines primitives ou violentes, le Nouveau Testament voyant des symboles spirituels lĂ ou l’Ancien Testament prĂ´nait le combat, et l’Ancien Testament lui-mĂŞme se dĂ©gageant des civilisations Ă l’entour qui connaissaient le sacrifice humain. Un processus de rĂ©interprĂ©tation si fort qu’il est l’essence mĂŞme de la lecture chrĂ©tienne de la Bible ; et que Saint Paul prĂ©viendra que la lettre mal interprĂ©tĂ©e « tue », c’est l’esprit qu’il faut rĂ©ussir Ă saisir. L’esprit des lois, des commandements, des conquĂŞtes, des alliances scellĂ©es dans le sang... tout cela sera texte sacrĂ©, tout cela portera un fruit valable uniquement redigĂ©rĂ©, Ă©levĂ© Ă un niveau Ă la fois cachĂ© et inclus dans sa racine. Mais laissons cela. Comprenne et applique qui pourra, l’Eglise s’y essaie depuis deux mille ans.
La visite en Turquie
BenoĂ®t XVI pourra-t-il visiter ses frères chrĂ©tiens Ă Istanbul, l’ancienne Constantinople, siège historique d’une des plus importantes Eglises chrĂ©tiennes ? Car c’est d’abord d’eux qu’il espĂ©rait se rapprocher, indĂ©pendamment du fait que cette enclave de chrĂ©tientĂ© antique est confinĂ©e dans un pays Ă 97% musulman, Ă qui les propres dirigeants politiques essaient depuis le TraitĂ© de Lausanne (1923) de faire avaler une laĂŻcitĂ© en rupture avec leur tradition, pour ne pas dire leur mentalitĂ©. Une nouvelle poussĂ©e de fièvre s’annonce. Qu’elle ne nous contamine pas ! Un peu de recul ! Rappelons-nous, c’Ă©tait l’Ă©tĂ© 2003, le Grand Conseil du canton de Vaud avait acceptĂ© Ă une très large majoritĂ© le Postulat Sandri sur la reconnaissance du GĂ©nocide armĂ©nien. Le 30 septembre 2003, la Turquie avait rĂ©agi violemment en annulant le voyage prĂ©vu de la Conseillère fĂ©dĂ©rale Micheline Calmy-Rey...
C’est ainsi. C’est le choc des mĂ©moires, le choc d’une civilisation qui tire de l’examen de conscience une force, face Ă une civilisation qui cache le passĂ© dans le « destin », un passĂ© que l’on ne fouille que si l’on est prĂ©tendument faible. L’analyse mĂ©rite d’ĂŞtre poursuivie. Avec prĂ©caution.
Abbé Vincent Marville, Genève