Edito

Les vocations sacerdotales et religieuses ! Il y a longtemps qu’on se plaint qu’il n’y en a pas assez ! Aujourd’hui, sous nos latitudes, le souci des vocations devient une question très préoccupante. Face à cette situation, plusieurs attitudes sont possibles : On peut tout justifier par les chiffres (...)

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Toute vie est vocation  

Cardinal Godfried Danneels

L’épreuve de l’exil, les jeunes et la vocation
mercredi 17 janvier 2007.

Le Cardinal Danneels a donné trois conférences magistrales sur les vocations. La première sur le temps de l’exil du peulpe hébreux ; la seconde sur les jeunes ; et la troisième sur les signes pour un discernement. Ces textes sont longs, denses et riches. Il faut les lire par petite dose, devant le Saint Sacrement, dans une chapelle, comme une petite retraite...

Mgr Godfried Danneels, cardinal archevêque de Malines-Bruxelles en Belgique, donne sa première conférence, ouvrant ainsi les 24 heures de retraite, premier temps de récollection

1. Le temps de l’Exil est celui de la tendresse de Dieu

L’évolution des vocations dans nos pays, en Europe occidentale...les historiens s’en occupent et essaient d’en tracer les étapes. Les sociologues s’en occupent et ont leur explication. Les psychologues s’en occupent et ils tracent le portrait du jeune moderne. Des théologiens s’en occupent et esquissent un profil renouvelé des ministères ordonnés et non ordonnés. Des synodes s’occupent entre autres de la vie consacrée et de la formation des jeunes prêtres. Tout le monde s’en occupe et c’est bon. Et tout le monde a son explication, sans doute valable.

Mais il y a un autre regard à jeter sur toute l’évolution de ces derniers temps : le regard de la foi. Là, c’est une autre explication qui s’impose : ce que nous vivons - je cours un risque avec cette parole peut-être un peu lourde, mais c’est ma conviction, ce que nous vivons, c’est une épreuve. Lorsque je regarde autour de moi et dans mon propre cÅ“ur, lorsque je vois les vocations et leur histoire, les aventures que nous avons vécues les derniers trente ou quarante ans, je ne peux que conclure d’abord que ça a un sens et que ce sens est sans doute celui d’une épreuve que Dieu nous envoie. Si Dieu envoie une épreuve, c’est pour nous rendre meilleurs.

Mais Dieu n’envoie jamais l’épreuve pour son bon plaisir ou pour nous mortifier. Si Dieu envoie une épreuve, c’est pour nous rendre meilleurs. Et ce n’est pas la première fois, dans l’histoire de l’Eglise, qu’en grand ou en petit, Dieu mène son peuple d’une manière ou d’une autre en exil. L’exil le plus connu que nous raconte la Bible est celui des fleuves de Babylone où les juifs avaient été déportés ; là aussi les sociologues avaient leur explication et les historiens - pas les psychologues parce qu’ils n’existaient pas encore -, et les théologiens sans doute, et les scribes, et les pharisiens. Mais la véritable nature de cet exil à Babylone, c’était celle d’une épreuve. Dieu a quelque chose à enseigner, je crois, à notre époque aussi.

La première impression qu’on a quand on vit dans l’épreuve et l’exil, c’est une impression de découragement et de tristesse : "Mon Dieu, pourquoi ?". C’est le premier mot qui nous vient aux les lèvres. "Seigneur, pourquoi ?". Cela peut même aller jusqu’au delà du découragement, jusqu’à la révolte. Mais la révolte reste encore une prière, surtout si on se révolte directement contre Dieu, si on s’adresse à Lui, comme les deux rabbins au camp d’Auschwitz qui disaient : "Seigneur, tu n’existes pas, parce que si tu existais, nous ne serions pas ici dans cette misère" . Et après dix minutes de révolte, ils se disaient : "Et maintenant prions". Dieu nous met à l’épreuve dans une sorte d’exil, et la première réaction que nous avons c’est "Dieu, pourquoi ? ce n’est pas sérieux !". Et, de fait, jamais au cours de l’histoire de l’Eglise nous n’avons fait, à notre connaissance, plus d’efforts pour les vocations qu’à notre époque et jamais nous n’avons eu si peu de résultats. Jamais, je ne sais pas, mais en tout cas les résultats sont maigres. Nous n’avons jamais eu, en France et en Belgique, autant de bons formateurs et de bons séminaires, et jamais aussi peu de séminaristes. Alors pourquoi ?

L’exil : le temps d’une extrême bienveillance de Dieu

Quand on y regarde d’un peu plus près, l’exil d’Israël à Babylone - qui reste l’exil type, qui est une sorte d’icône de l’exil dans laquelle nous pouvons lire tout ce que comporte et implique n’importe quel exil - a été un temps d’extrême bienveillance et de tendresse de Dieu pour son peuple. Et je suis convaincu que c’est avec la même tendresse que Dieu nous regarde, nous qui nous débattons aujourd’hui dans cette problématique des vocations. La tendresse de Dieu est attirée par les fleuves de Babylone, comme l’eau attire l’éclair et le tonnerre. Qu’est-ce que les juifs ont appris par l’exil ? Qu’est-ce que Dieu leur a donné comme cadeau dans cette épreuve ?

La première chose que les juifs ont dit, d’après le prophète Daniel, par exemple, c’est : "Seigneur, nous n’avons ni temple, ni roi, ni cité sainte, ni synagogue, ni école, ni offrande, ni sacrifice, ni prêtres, ni rabbins. Nous n’avons plus rien. Mais ce que nous avons, ajoute le prophète, c’est un cÅ“ur humble et contrit." Je suis convaincu qu’il y a 40 ans, sans jamais le dire, nous étions absolument certains que nous pouvions nous arranger, organiser l’Eglise comme nous voulions, par nos propres forces. Certes, si on nous avait posé la question, nous aurions répondu "Non, c’est le Seigneur." Mais ça, c’était en quelque sorte la théorie. En nous-mêmes, nous nous disions : "Nous avons beaucoup de prêtres, beaucoup de personnel, une certaine puissance et un certain pouvoir, du prestige, des moyens. Seigneur, pour les cent mètres à courir, les quatre-vingt quinze premiers mètres, c’est notre affaire ; pour les cinq derniers, tu peux agir !". Nous étions convaincus qu’avec nos forces, notre créativité, notre prestige, nos moyens financiers, nos moyens en personnel, nous étions capables de construire l’Eglise. Maintenant nous apprenons lentement et péniblement que nous n’en sommes pas du tout capables. Qu’il suffit d’un tout petit tournant de l’histoire pour nous enlever toutes nos certitudes et nos appuis et que nous pouvons dire, aujourd’hui, comme les juifs sur les bords des fleuves de Babylone : "Seigneur, qu’est-ce que nous avons encore ? qu’est-ce qui nous reste ?"

L’autre jour, un jeune de 18 ans me disait : "Monseigneur, si je ne me trompe, votre affaire, ça ne marche pas très bien !" J’ai répondu : "Tu le dis encore mieux que moi !" C’est ainsi. Le Seigneur nous apprend que ce n’est pas par la force "des chevaux et des armées", avec de grands moyens, que nous allons construire le Royaume de Dieu. Pourquoi Il nous l’apprend maintenant et pas il y a cinquante ans, ça c’est son affaire ! Peut-être n’étions nous même pas capables de le percevoir il y a cinquante ans. Maintenant, c’est clair, nous apprenons à vivre dans la dépendance, nous apprenons, progressivement et durement à renoncer au mythe de l’autosuffisance spirituelle et ecclésiastique ; c’est salutaire mais c’est dur. Nous réapprenons ce que nous avons tous appris en théologie, à la manière d’une thèse très abstraite, située quelque part dans l’histoire du IV° et du V° siècle, au temps du débat sur la grâce de St Augustin. Sans le savoir nous étions tous des pélagiens. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que nous étions des gens qui pensent qu’avec leurs propres forces ils construiront le Royaume de Dieu. Pélage disait : "Il suffit d’avoir un peu de volonté, et on arrive au ciel !". C’est nous, avec notre liberté, qui décidons ce que nous allons faire, et c’est nous qui, pratiquement, méritons notre ciel. Non, disait Augustin, "Tout est grâce" . Nous pouvons simplement accueillir la grâce, c’est tout. Le pélagien restreignant ses prétentions rétorquait : "Oui , mais, pour le début, tout de même, nous sommes responsables" . Ce sont les semi-pélagiens, comme on les appelle. Et Augustin disait non, même aux semi-pélagiens.

"Tout est grâce".

Le dogme de la grâce et de son absolue nécessité est un dogme entièrement oublié. Il est d’ailleurs en parfaite contradiction avec tout ce que nous voyons autour de nous : l’illusion de l’efficacité. Le Seigneur, je crois, nous apprend maintenant à sortir de l’illusion de ce mythe de l’efficacité. La nécessité de la grâce, c’est la seconde chose que Dieu nous apprend dans cette épreuve.

C’est le temps aussi de l’humilité, du cÅ“ur contrit et humilié, du cÅ“ur de pauvre. Nous fondons en larmes en écoutant la première Béatitude, mais lorsque le Seigneur nous dit : "C’est le moment", nous n’y comprenons rien. "Bienheureux les pauvres !" Oui, mais la pauvreté n’est pas une émotion, elle n’est pas quelque chose d’esthétique. Ça fait bien la pauvreté ! On se dispute d’ailleurs les pauvres de temps en temps. Mais en fait la pauvreté c’est dur, pas attrayant du tout ! Et nous sommes en plein dedans question vocations.

Le temps de la tendresse de Dieu

L’exil, c’est aussi le temps de la tendresse de Dieu. Les plus beaux textes d’Isaïe sur la maternité de Dieu ont été écrits en exil. Que Dieu nous apprenne à marcher comme une mère apprend à marcher à son enfant, il n’était pas possible pour Israël de le percevoir en pleine puissance et en pleine gloire de Jérusalem. On ne pouvait s’imaginer Dieu que comme un vaillant guerrier à la tête de son armée, certainement pas comme une mère. Les juifs ont appris aussi que Dieu enfante plus qu’il n’engendre, c’est-à-dire qu’il porte d’abord l’enfant en lui. Et le met au monde dans les douleurs. C’est ainsi qu’il nous crée, et non pas comme un despote tout- puissant, ou comme un horloger supérieur qui ne s’implique pas dans la naissance d’une nouvelle vie. Et nous aujourd’hui, dans la pastorale des vocations, presque viscéralement, nous sentons combien il est dur et douloureux d’enfanter des vocations. Tandis qu’à l’époque où j’entrais moi-même au séminaire, nous étions quatre-vingts à entrer en première année. L’évêque n’avait qu’à signer un papier, on se bousculait à la porte d’entrée ; cette année-là, une vingtaine avaient été refusés. Il n’y avait aucune douleur d’enfantement pour mon évêque : il était une sorte de Jupiter, non de Marie !

Oui ! je crois que nous en sommes arrivés là, et ce n’est pas malheureux, même si c’est dur : nous sommes arrivés au temps de l’humilité, de la dépendance, de la toute puissance de la grâce, de la tendresse de Dieu, de la patience de l’enfantement, des douleurs. Aussi ne nous reste-t-il que deux issues, deux possibilités : ou nous nous décourageons, ou nous sommes acculés à la foi. Dieu nous met devant les deux routes du Psaume 1. Il faut choisir. Il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas de chemin entre les deux. C’est le découragement ou la foi. Nous sommes acculés à croire, ce qui est un avantage vis-à-vis de Dieu.

Nous sommes donc acculés à adhérer, à nous attacher, à coller à la Parole de Dieu sans aucune autre garantie, aucun point d’appui, exactement comme Pierre qui marche sur la mer. Nous n’avons que cette parole : "Jette ton filet", rien de plus. La parole de Jésus n’est appuyée par aucune enquête, aucune statistique, aucune extrapolation : il n’y a que peu de signes avant-coureurs - ce qui ne veut pas dire que ça ne peut pas changer, mais ça c’est autre chose. Nous sommes acculés à croire et à espérer, à nous attacher entièrement à la nue Parole de Dieu , aux sacrements, à l’Esprit Saint, à la seule barque qui peut nous sauver des eaux, l’Eglise. Tout devient absolument nu. Il n’y a plus de décorations, ce sont des murs blancs, rien de plus. Cela aura comme avantage - et il se manifeste déjà - que nous nous attacherons lentement et fermement à l’Evangile, sans notes au bas des pages, sans écrire entre les lignes ou dans les marges.

Quand on édulcore l’Evangile, les jeunes n’écoutent plus. Quand l’Evangile nous dit - l’Evangile tel que St François d’Assise l’a vécu, "evangelium sine glossa" comme il disait, l’Evangile sans commentaires, sans notes, sans ajouts entre les lignes - quand l’Evangile nous dit : "Si on vous frappe sur la joue gauche, présentez la joue droite", il ne faut rien ajouter en note sauf " il faut bien comprendre". Oui, dit Jésus, il faut bien comprendre, il n’y a rien à ajouter, c’est très clair. Nous sommes tentés d’interpréter l’Evangile, non pas en l’approfondissant mais en l’édulcorant, en le rendant plausible, en le noyant dans une sorte de pré-évangélisation interminable où finalement on reste dans l’atrium de l’Eglise, ou dans la nef proprement dite mais près du bénitier sans même y tremper la main. Or, je constate que quand on commence à édulcorer ainsi l’Evangile, à le commenter en lui enlevant son aiguillon, les jeunes n’écoutent plus. Ils ont raison car l’Evangile mis à la sauce de la plausibilité n’est plus plausible : on peut trouver partout ce qu’il dit. Oui, je crois que l’épreuve va nous apprendre à nous attacher à l’Evangile sans gloses, sans commentaires.

Et puis nous apprendrons aussi, tout doucement et progressivement, à apprivoiser le temps. La chose la plus difficile pour l’homme d’aujourd’hui, c’est de vivre dans le temps. Nous voulons absolument le tuer, lui enlever sa durée pour rêver d’immédiateté. Or là c’est la chose tout à fait anti-évangélique : si on enlève la durée, et donc la patience, et donc l’attente que Dieu détermine lui-même le kairos, le moment où c’est Lui qui dira "C’est le moment", et non pas nous qui dirons à Dieu "Seigneur, c’est le moment", si on fait cela, on élimine, on assassine tout ce qu’il y a comme Avent, dans notre vie. Il n’existe plus de mois de décembre. Le Christ va naître tout de suite. Il n’existe plus d’Ancien Testament, il n’existe plus d’attente du retour de Jésus. Il n’existe que le moment actuel dans lequel je vis moi, dont je suis moi le maître. Nous devenons tous des petits dieux avec notre propre chronologie.

Maîtriser le temps, apprivoiser le temps, appartient aussi à l’espérance. La seule grande tentation de tous les saints et de toutes les saintes a été la tentation contre l’espérance. Vous allez dire : "Non, c’est contre la foi". D’abord je vous répondrai que c’est à peu près la même chose, la foi et l’espérance. Mais, comme écrit Péguy, "Ça ne m’étonne pas, dit Dieu, qu’ils croient en moi. Ils n’ont qu’à regarder ma création, et ils croiront". "La charité, ça ne m’étonne pas non plus, car c’est à leur propre avantage s’ils s’aiment entre eux : ils se font du bien. Mais l’espérance, ça, ça m’étonne."

Les grands saints n’ont pas été directement tentés contre la foi ni contre la charité : le diable sait bien que ce n’est pas possible, qu’ils ne se laisseraient pas prendre. La seule grande tentation, c’est celle que Jésus lui aussi a subi au jardin des oliviers où le diable doit lui avoir soufflé à l’oreille quelque chose comme : "Mon petit, si tu crois qu’avec ta mort, ta croix banale - parce qu’avant toi il y en a eu des centaines, des crucifiés -, tu vas pouvoir surmonter cette montagne, cet Himalaya de péchés et de mal dans le monde, tu es vraiment un naïf : ça ne servira à rien" ; et c’est alors qu’il a transpiré du sang, des gouttes de sueur pareilles à du sang. Thérèse de Lisieux sur son lit de mort a été tentée contre l’espérance : "Ma chère, tu penses vraiment qu’il y a quelque chose après la mort ?" Et le curé d’Ars, qui a pris jusqu’à deux ou trois fois sa valise pour s’enfuir d’Ars, ce n’était pas parce qu’il manquait de foi ou de charité, mais bien d’espérance. Tous les saints sont passés par cette tentation. C’est d’ailleurs la seule différence entre Judas et Pierre, c’est que l’un a désespéré et que l’autre a espéré ; car leur péché était comparable. Je ne suis même pas sûr que le péché de Pierre était moins grand que celui de Judas. Ce n’est d’ailleurs pas à nous de déterminer la grandeur du péché. Quoi qu’il en soit, c’est là la différence : espérance ou désespérance. Et si nous sommes tentés aujourd’hui, prêtres, évêques, religieuses, fidèles, c’est contre l’espérance.. "Monseigneur, votre affaire est désespérée n’est-ce pas ? Allons, soyons sérieux, vous dites que ça marche bien mais ce n’est pas vrai, hein ?" Nous sommes acculés à espérer, un peu comme Abraham qui risque de perdre Isaac sur qui seul reposait la promesse divine d’une descendance, Abraham qui a cru et espéré envers et contre tout.

Prier pour les vocations c’est entrer dans un exercice continuel et persévérant d’espérance

Cela veut dire que si nous réfléchissons et prions à propos des vocations, il faut certes étudier les aspects sociologique, psychologique et culturel, théologique - nous en dirons un mot demain ; ces aspects ne doivent pas être repoussés ni dépréciés,- mais il nous faut surtout entrer dans un exercice continuel et persévérant d’espérance, essayer d’apprendre comment faire pour espérer. Or que faut-il faire pour espérer ? Il n’y a finalement qu’un seul moyen, celui que Jésus lui même utilisait chaque fois qu’il était tenté par le désespoir ou par une déviation par rapport à la volonté de son Père, volonté qui était dure : il passait la nuit en prière. Saint Luc le dit cinq ou six fois, avant les tentations quand il devait choisir, avant son baptême : "Il était en prière". Son baptême, c’est le moment où il a choisi d’être serviteur et de se laisser baptiser par Jean-Baptiste. Avant le choix de ses apôtres, il n’a pas prié pour peser le pour et le contre, pour savoir qui seraient les Douze, un peu comme quand il s’agit de faire des nominations en politique : qui va-t-on prendre. Non. Mais Jésus a prié pour se plier à la volonté du Ps lieux de grâce ; confiance dans leur enthousiasme et dans leur réponse libre aux appels entendus dans la prière et la fraternité vécues en ces lieux ; confiance encore dans ce que ce même Esprit de Pentecôte nous inspire de proposer pour aider ces jeunes dans leur recherche ; confiance enfin dans ce qui ne tardera pas à germer, à mesure de ce que nos Eglises diocésaines proposeront comme projets évangéliques enthousiasmants et que des jeunes désireront servir dans la multiplicité des vocations.

C’est peu la culture de la Chine ? Il faudrait au moins l’un ou l’autre intellectuel, en plus...". Quant au jardin des Oliviers, Jésus y a frôlé le désespoir, mais il priait. Donc à la source de l’espérance il y a la prière, l’urgence de la prière, la vigilance. Ou bien encore, mais c’est la même chose, la vigilance du serviteur inutile qui fait tout ce qu’il peut, mais qui dit encore quand il a tout fait : "Seigneur je ne suis qu’un serviteur inutile", et qui reste vigilant. La foi sur la nue parole de Jésus. Et surtout, je crois, pour s’exercer dans l’espérance à côté d’une attitude continuelle de prière, l’attitude persévérante du "oui" Marial. En d’autres termes, il s’agit de devenir marial, au sens profond du terme. C’est-à-dire de devenir quelqu’un qui dit oui à tout ce que le Seigneur nous envoie. L’espérance, c’est la guérison du mythe de l’efficacité, c’est le sens du gratuit L’espérance, c’est la prière, la parole nue, le serviteur inutile, l’apprentissage du oui, la guérison du mythe de l’efficacité, le sens du gratuit - l’inverse du principe économique qui vise à la proportionnalité entre investissement et résultats. L’espérance c’est renoncer à la proportionnalité dans le Royaume de Dieu, c’est casser la balance.

L’espérance et l’exercice de l’espérance, c’est aussi se soutenir mutuellement. En d’autres termes, c’est prendre prendre conscience que je ne suis pas capable, moi tout seul, de porter dans l’Eglise le problème des vocations, mais que c’est tous, autour de moi, pas uniquement les prêtres, pas uniquement les religieux, religieuses, diacres, ou consacrés, mais tous qui le portent. C’est avoir l’humilité d’accepter que j’ai besoin d’être soutenu par d’autres.

Jamais autant qu’à notre époque nous n’avons parlé de sens communautaire mais je ne sais pas si jamais nous avons été aussi individualistes. On en parle beaucoup du sens de la communauté, mais comme celle de Dieu, on attend leur aide que pour les cinq derniers mètres des cent, les 95 premiers, nous les ferons nous-mêmes. Nous avons seulement remplacé Dieu par le prochain, le vertical par l’horizontal, avec le même principe de la négation de la grâce du prochain, de même que nous nions pratiquement la grâce de Dieu.

Pour terminer l’introduction de ce soir, je dirais qu’il y a deux attitudes à cultiver si nous voulons prendre à bras le corps le problème des vocations. Il faut qu’en même temps, et profondément, nous vivions deux attitudes complémentaires mais souvent difficiles à pratiquer à la fois.

D’un côté il faut connaître la situation des jeunes, se rendre compte de la qualité ou du manque de qualité du champ à ensemencer (qui est le jeune aujourd’hui ?) et aller loin dans cette analyse en ayant juste, tous les cinq ans, le courage de la modifier entièrement, vu qu’en cinq ans les jeunes ont changé entièrement. Tout juste au moment où je pense que j’ai compris les jeunes, je ne les comprends déjà plus. D’un côté donc, l’attitude de l’analyse, du regard sur les jeunes, en utilisant toutes les sciences auxiliaires : anthropologie, psychologie, sociologie, sans rien négliger. Mais de l’autre côté, et en même temps, croire profondément dans la toute-puissance de la semence évangélique que Jésus compare à un petit grain de sénevé. Le plus petit de tous les grains qui existent, dit-il, ce n’est d’ailleurs pas vrai : Jésus veut souligner le contraste entre le petit grain et la taille de l’arbuste qui va en résulter. Eh bien, le plus petit grain évangélique qui tombe dans le cÅ“ur d’un jeune peut transformer ce jeune entièrement. Il faut garder les deux : une analyse sérieuse de ce qu’est le jeune, et une foi profonde dans la toute-puissance du grain évangélique qui tombe en lui. Analyser le champ et ne pas oublier quel genre de semence est semée.

Je voudrais développer un peu les deux aspects, mais ce sera surtout pour demain. Analyser les jeunes, les connaître, utiliser toutes les sciences auxiliaires, y réfléchir aussi à l’occasion de contacts personnels, bien sûr. Malheureusement, très souvent, quand nous parlons de l’attitude intérieure des jeunes, de leurs caractéristiques actuelles, de leur typologie, imperceptiblement cela devient un réquisitoire. Nous disons : "Il est subjectiviste, il est égocentrique, il est fragile, il est émotionnel, il vient d’une famille cassée, il ne maîtrise pas le temps, il n’a aucune idée de durée, il est immédiatiste, il est instable, il n’a pas d’échelle de valeur stable". Tout cela est sans doute vrai ; mais on peut approcher le jeune de deux façons différentes. Soit en disant : "Tu es ceci, tu es ça et encore ça. Il faudra quand même que tu changes, mon cher, si Dieu t’appelle". Soit on peut dire : "Tu es ceci, tu es ça, et encore ça" en le regardant avec le regard amoureux de Jésus pour le jeune homme riche. C’est tout à fait différent. D’une part, il y a des analyses froides et exactes pratiquées comme avec un scalpel de chirurgien, un scalpel motivé surtout par la curiosité. D’autre part, on peut faire et dire exactement la même chose mais avec une immense tendresse et de la compassion, non pas dans le sens : "J’ai pitié de lui, le pauvre", mais je ressens avec lui ce qu’il ressent, je compatis.

De fait, j’ai toujours cru et je crois encore que les jeunes sont subjectivistes, etc. je le suis d’ailleurs aussi. Je me reconnais parfaitement dans les jeunes, la seule différence entre eux et moi, c’est qu’eux ils le disent, et que moi je le pense. Mais entre penser et dire, Jésus ne voit pas la différence. Si vous regardez d’un Å“il de convoitise, vous avez déjà commis l’acte." Je suis donc le même, et je dois éviter, en analysant le jeune, d’en faire comme un champ opératoire en salle d’opération, une espèce de fenêtre opératoire pour y travailler. L’homme qui se trouve sur la table d’opération, entre les mains du chirurgien, n’est plus qu’un tissu - heureusement me direz-vous, car si le chirurgien pensait aux émotions qu’il peut y avoir dans la tête et dans le cÅ“ur du pauvre opéré, il risquerait de faire du bien mauvais travail ! Nous ne sommes pas des chirurgiens. Or de temps en temps j’ai l’impression que certaines analyses sont des fenêtres opératoires dans lesquelles on coupe hardiment.

Il y a une tout autre attitude à avoir devant le jeune que celle de la froide analyse, c’est l’attitude de Jésus devant le jeune homme riche qui avait exactement les mêmes problèmes et les mêmes tares que les jeunes, de nos jours. Mais Jésus le regarde avec amour, il ne reproche rien, il ne fait pas de réquisitoire. Il aime. Donc si nous disons tout du jeune, il faut que ce soit avec un regard d’amour, sinon nous faisons ce que font les sociologues, les psychologues, les anthropologues, et je ne sais pas qui encore. C’est très bien mais ce n’est pas notre affaire. Ne passons pas notre temps à cela pendant ces deux jours. Car une fois entrés dans l’idée de la toute puissance de la grâce de la parole de Dieu et de la semence évangélique, nous sommes un peu dans la situation où dans l’Evangile de Marc les disciples, au chapitre 4, seraient tentés de dire à Jésus : "Seigneur est-ce que c’est vraiment avec nous, pauvres pécheurs que nous sommes , que vous allez instaurer le Royaume de Dieu ? Cela n’est pas possible !". Alors Jésus raconte quatre paraboles : la parabole du semeur, la parabole du grain de sénevé, la parabole du grain qui pousse tout seul et la parabole de la lampe sous le boisseau. Tout cela pour expliquer une seule chose aux apôtres, c’est que les lois de croissance et de succès dans le Royaume de Dieu ne correspondent pas du tout aux lois de croissance et du succès dans le monde.

La parabole du semeur, nous l’interprétons en général comme ceci "S’il y a des ronces, on moissonnera de grains ; s’il y a des rochers, autant ; s’il y a... ; et puis de temps en temps, il y a aussi de la bonne terre... ; il y a donc proportionnalité". Ce n’est pas là ce que veut dire Jésus chez Marc ; il veut dire : "Si vous annoncez le Royaume de Dieu, faites comme le paysan palestinien : Il sort de sa maison et il n’y a pas de champ préparé comme aujourd’hui - quand on regarde la terre par le hublot d’un avion, on voit chez nous des champs bien délimités -. Le paysan du temps de Jésus sort, il jette le grain partout derrière sa maison ; il voit les ronces, il voit les rochers, il voit le sentier qu’on risque de piétiner, mais il sait que s’il sème partout il y aura toujours un peu de bonne terre où ça va pousser. "Ainsi, dit Jésus, si vous annoncez le Royaume de Dieu, il y a des sentiers, des ronces..., mais ne vous en faites pas, ne dites pas ça ne vaut pas la peine, que vous restez chez vous. Semez partout, il y aura toujours un bon morceau de terre où ça va rapporter". Première loi du Royaume de Dieu : semez toujours, car autant il y a partout des ronces, il y a partout aussi de la bonne terre. Et souvent aux endroits où vous vous y attendez le moins. Si vous faites d’abord un schéma, un petit plan de semailles, et si vous ne semez que là où vous pensez que ça va pousser, rien ne poussera.

Deuxième loi : dans le monde, si on investit dix francs, à la fin de l’année ce sera devenu 10,20 F ; 100 F donneront 120 F ; 1 000 F donneront 1 200 F. C’est la loi de la proportionnalité entre l’investissement et le résultat. "Il n’en va pas de même, dit Jésus, dans le Royaume de Dieu : au départ c’est comme un grain de sénevé, tout petit mais le résultat est très grand." Deuxième loi : il n’y a pas proportionnalité entre l’investissement et le résultat.

La troisième loi est tirée d’une petite parabole qu’on ne lit presque jamais. Dans la liturgie d’avant le Concile, elle ne l’était jamais. C’est la parabole où Jésus dit : "Le Royaume de Dieu est semblable à un paysan, qui sort et qui sème. Le soir il va se coucher. Il se lève le lendemain matin et continue son travail, mais il ne va pas regarder le champ ensemencé car, dit Jésus, le grain de lui-même portera son fruit. Puis, quand vient la moisson, il y met la faucille." Qu’est-ce que ça veut dire ? Que là où dans le monde le résultat et le fruit sont la conséquence des efforts que nous faisons pour faire pousser le grain, dans le Royaume de Dieu l’Evangile porte en lui-même, comme chaque grain, suffisamment de nourriture pour commencer et pour continuer l’Å“uvre. De grâce, restez couchés ! Ne commencez pas à chipoter le lendemain pour voir si ça germe ou si ça ne va pas germer, laissez le grain tranquille, mais semez. Et nous aussi, je crois, de temps en temps, nous n’avons pas confiance dans le grain que nous avons semé. C’est une règle que je pratique, par la grâce de Dieu, depuis des années. Je vais, j’annonce le Royaume de Dieu, je parle. Le lendemain matin, je ne téléphone à personne pour savoir si cela a pris. Et donc vendredi ou samedi je rentrerai à Bruxelles, je ne téléphonerai à personne d’entre vous ! Même pas au Père animateur ! On jette le grain et il pousse tout seul. De grâce, restez couchés, ne vous fatiguez pas une fois que les semailles sont faites.

Quatrième loi enfin : si vous allumez la bougie, ou la lampe, ne la mettez pas sous le boisseau ou sous le lit, mais laissez-la en vue. Cela veut dire concrètement que si vous avez commencé à évangéliser, la solution la plus sage, la plus humaine et la plus réaliste, c’est de continuer. Peut-être n’auriez-vous pas dû commencer, c’est un autre problème ; mais vous avez commencé, et ce qui est le plus sage c’est de continuer. Peut-être ne fallait-il pas allumer la lampe, mais, une fois allumée, il serait vraiment stupide de la cacher. C’est la même chose pour la pastorale des vocations : si vous vous y êtes laissé prendre, continuez ! En d’autres termes, restez membres du club ! Voilà, c’était largement suffisant pour aujourd’hui ; on continuera demain. Bonne nuit !

Grille de travail

A partir de la 1ère conférence du cardinal Danneels

• Dans notre SDV, ou autour de nous, comment expliquons-nous habituellement l’évolution - la crise - des vocations ? Quels éléments citons-nous le plus fréquemment ? Quelle place Dieu tient-il dans cette situation ou, dit autrement, quelle lecture dans la foi en faisons-nous ?

• Le cardinal Danneels caractérise le temps que nous vivons comme le temps d’une épreuve envoyée par Dieu, l’épreuve de l’Exil. Parmi les différentes caractéristiques citées de l’Exil, quelle est celle qui vous semble la plus juste ?... la plus difficile à vire ? Quels sont les signes, dans cet Exil, qui nous permettent d’éprouver la tendresse de Dieu qui rejoint nos découragements ?

• Nous sommes "acculés à croire et à adhérer à la Parole de Dieu". Quelles expériences de foi faisons-nous avec les jeunes ? Où et comment peuvent-ils entendre l’Evangile du Christ dans toute sa force ? Comment faire découvrir l’attitude d’un "oui marial" ?

• Notre attitude vis-à-vis des jeunes : très concrètement que disons-nous généralement d’eux et qu’est-ce que cela implique dans notre action pastorale ? Quels éléments nouveaux qu’apporte le cardinal Danneels sur le regard que nous portons aux jeunes ?

2. Le champ à ensemencer

Favoriser la réponse des jeunes aux appels de Dieu suppose le respect de nombreuses conditions qualifiées ici de "climatologiques". Cette deuxième intervention du cardinal Danneels a été donnée le jeudi 24 octobre 1996 dans la matinée.

Chers amis,

je vous invite à entrer dans le recueillement, la prière et la réflexion et à vous mettre sous le regard du Seigneur. Je vous invite à entrer dans votre cœur, cet organe que le Seigneur nous a donné par le baptême et à y trouver le regard de la foi.

Hier soir, nous avons dit qu’il y a d’un côté le champ à ensemencer et, de l’autre côté, la puissance et la force du grain évangélique. D’un côté, il y a les problèmes, les obstacles, les résistances, mais aussi l’accueil de la terre, du champ, et de l’autre côté la grâce et la tendresse de Dieu qui veut se communiquer. Entre les deux se situe le mystère de la liberté humaine.

Ce matin, je voudrais réfléchir et prier un peu avec vous à propos du champ à ensemencer. Mais il y a deux aspects à considérer. Il y a d’abord ce qu’on pourrait appeler les conditions climatologiques, car le champ se trouve quelque part sur la planète. Or les conditions climatologiques peuvent être bonnes ou mauvaises. Dans quelles conditions climatologiques vivons-nous, et que nous révèle le regard de foi sur le climat spirituel et culturel de notre époque ?

Cet après-midi nous considérerons plutôt le lopin de terre de chaque individu appelable : les obstacles qui sont, non pas dans l’air du temps, mais dans le cÅ“ur de chacun et les ouvertures qui s’y trouvent.

Nos conditions climatologiques et leurs remèdes thérapeutiques

Dans le climat culturel et moral de notre époque, ici, en Occident, en Europe du Nord en particulier, il y a ce mythe du non-être : "Il n’y a plus de vocations...". C’est une évidence. Les médias nous le répètent tous les jours, nos chrétiens nous le répètent : nos "affaires" ne marchent pas bien. C’est devenu un véritable mythe, et même un certain tabou. Je crois qu’il faut commencer par mettre son imperméable pour ne pas se laisser mouiller par cette pluie. Car ce n’est pas vrai qu’il y a non-être et vide. Or c’est un mythe persistant qui agit presque comme une machine d’anti-propagande. Nous vivons dans ce climat et, comme le disait le cardinal Suenens, "On ne peut pas changer le vent mais on peut tout de même ajuster ses voiles" . Alors, ajustons un peu nos voiles.

Notre époque est caractérisée par beaucoup de facteurs qui sont, à première vue, plutôt peu favorables aux vocations sacerdotales et religieuses, mais je ne crois pas qu’il y ait lieu de faire un réquisitoire. Il s’agit d’une maladie. On ne fait pas de réquisitoires contre des malades, on les guérit.

Si j’énumère maintenant quelques pathologies de notre époque, ce n’est pas pour élever des plaintes, entamer des jérémiades interminables, envoyer des messages de reproches. Dieu a tellement aimé ce monde qu’il a envoyé même son Fils pour le guérir. Et si Dieu a aimé ce monde, avec tout son héritage de tares, nous devrions l’aimer aussi.

• Une première pathologie dans notre climat culturel et humain : nous avons tous une tache aveugle sur la rétine. Nous avons d’énormes difficultés à percevoir l’invisible, surtout dans le domaine religieux chrétien. Nous avons été tellement habitués au succès de la technologie, de la technique et des sciences positives, que nous avons pratiquement perdu le sens de l’au-delà de notre horizon. Nous restons confinés dans l’avant-plan, tout se joue sur l’avant-scène. Derrière, il y a les coulisses dont on ne sait rien, qui donc, probablement, n’existent pas. Ce point aveugle sur l’invisible est une véritable pathologie à guérir.

De plus, le jour où l’invisible chrétien, le monde de Dieu, du Christ, de l’Eglise- mystère, des anges et des esprits, a disparu, l’homme moderne a inventé un autre monde invisible, celui de l’ésotérique, de l’occulte, des nouvelles religiosités sauvages et du new-age. Car l’homme est incapable de vivre sans invisible. S’il perd l’un, il s’en fabrique un autre, car il est difficile d’être complètement athée ou complètement, uniquement, homme de l’avant-scène. Les coulisses intriguent toujours ; elles changent de nom : Dieu est remplacé par l’Homme avec un grand H, le salut par la thérapie et la guérison, le monde révélé par l’occulte ou l’ésotérique. Nous ne sommes jamais entièrement aveugles quant à la perception de l’invisible.

Pour guérir la tache aveugle, il faut saisir toutes les occasions possibles et imaginables qui permettent de faire découvrir aux jeunes, et aux moins jeunes, l’existence d’un monde non palpable. Les expériences artistiques, poétiques, amoureuses, les expériences de solidarité humaine, tout ce qui dépasse les sens - au sens premier du terme -doit être favorisé. Nous devons dire simplement ce qu’Horacio, dans la pièce de théâtre de Shakespeare, disait à Hamlet : "O mon cher Hamlet, il y a beaucoup plus de choses dans l’univers que celles qui peuvent entrer dans ta pauvre petite tête". C’est là, je crois, une des thérapies : se saisir de tout comme planche de salut pour faire redécouvrir l’invisible.

Ainsi par exemple, l’accès à la culture et à l’art dans les musées, théâtres, cinémas, n’est pas à négliger. Nous y reviendrons dans quelques instants : le beau est aussi un attribut de Dieu ; pas uniquement le vrai et le bon. Il y a un chemin vers Dieu qui passe par le beau parce que le beau nous fait découvrir l’invisible.

• Une seconde condition climatologique est celle que je pourrais appeler la fringale de la vérification. Comme s’il n’y avait de réalité et de réel que là où on peut vraiment palper l’efficacité. Or, pour celui ou celle qui veut se consacrer au Royaume de Dieu, il est impossible de vérifier, impossible de faire la balance en fin d’année, entre pertes et profits. Impossible aussi de tabler sur les résultats. Ce désir irrésistible de vérifier à tout moment est une loi en économie ; elle n’est pas du tout loi dans le Royaume de Dieu. Il faut donc essayer par tous les moyens de nous libérer de ce désir irrésistible de vérification et d’efficacité.

Méthode thérapeutique : apprendre aux jeunes et aux moins jeunes à faire quelque chose gratuitement, sans récompense, sans salaire. D’où l’indispensable nécessité du bénévolat, et pas uniquement à l’intérieur de l’Eglise. La seule thérapie contre la fringale de l’efficacité, c’est le bénévolat. Ce serait un désastre si les cadres de l’Eglise étaient tous, jusqu’au dernier, entièrement payés et salariés ; on tuerait simplement toute vocation. D’ailleurs, c’est ce que les jeunes, eux-mêmes, ressentent. Il y a une joie, une satisfaction morale et spirituelle, incroyablement profonde, un immense bonheur lorsqu’on a pu faire quelque chose pour rien : se dévouer aux enfants, aux handicapés, aux autres. Faire des choses pour rien donne de la joie. Et la joie est quelque chose de beaucoup plus important et plus profond - encore que d’un autre genre - que de recevoir son salaire.

Je ne dis pas que personne ne peut être payé - je le suis aussi - mais ne transformons pas tout dans l’Eglise en question de salaire, car la climatologie de notre époque n’attribue déjà que trop de valeur à ce qui est payé.

• Troisième élément : nous sommes pris, à notre époque, dans une sorte de révolution copernicienne. Jusqu’à la Renaissance, le point de gravité de l’humanité était en dehors de l’homme, en Dieu. Tout dépendait de Lui. Les gens disaient à tout moment : "S’il plaît à Dieu", "Si Dieu me prête vie" . On a renversé le sablier et le sable tombe maintenant dans l’autre sens. Le point de gravité c’est moi, c’est l’homme ; c’est l’anthropocentrisme. Et le corollaire de l’anthropocentrisme s’appelle subjectivisme.

Chacun compose son menu en morale, convictions, doctrines. Chacun devient un îlot où il est seul maître à bord, mais aussi tout seul comme Robinson Crusoé, sans aucune aide. Le moi est tellement au centre, en nous tous, qu’il reste peu de place pour Dieu et pour l’autre. Cet anthropocentrisme a un corollaire spécial pour les chrétiens, car nous aussi nous vivons dans ce climat. C’est ce que j’appellerais le filtrage de l’Evangile. Chacun laisse passer à travers le filtre les textes de l’Evangile qui peuvent figurer dans sa conception de la foi chrétienne, et laisse de côté les choses de l’Evangile qui ne lui conviennent pas. Les jeunes sont très doués pour filtrer l’Evangile. Un évêque reçoit pas mal de correspondance et, tous les jours, des lettres pleines de citations de l’Ecriture. Mais ces citations vont dans le sens de ce que l’auteur de la lettre veut y trouver. En l’espace de cinq minutes de distance, vous pouvez trouver dans votre correspondance deux thèses contradictoires, appuyées sur les mêmes textes, de sorte que l’Ecriture a une sorte de "nez de cire" qu’on peut plier dans tous les sens. Ce filtrage de l’Ecriture est la conséquence toute simple du fait qu’on compose soi-même son menu. Et cela survient même lorsqu’on lit l’Evangile.

Quelle thérapie appliquer ? C’est tout simple, c’est de s’exposer à l’Evangile intégral. Mais comment faire ? Le lire du début jusqu’à la fin ou de la Genèse à l’Apocalypse ? Oui peut-être, si nous avons le temps. Mais il y a une autre méthode, beaucoup plus efficace et plus simple, c’est de s’exposer aux textes que l’Eglise nous présente dans la liturgie, textes que nous n’avons pas choisis. De suivre, en d’autres termes, l’Evangile du jour . Même si j’ai à parler de beaucoup de choses qui n’ont pas directement trait à cet Evangile-là, je m’expose à ce que l’Eglise dans le monde entier lit aujourd’hui - et malheur à moi si l’Evangile du jour est "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" le jour des missions ! Les fidèles comprennent que le concerto imposé n’est pas facile à interpréter ; et il faut un peu de technique en la matière. S’exposer à l’Evangile intégral proposé par dans la liturgie du jour, est aussi un principe valable avec les jeunes. C’est pourquoi je suis contre trop de messes à thème. Il peut y en avoir. Mais pour une messe à thème, on choisit soi-même une sorte d’unité de tout le formulaire de la messe. Cela a des avantages, mais c’est extrêmement fatiguant après quelque temps, parce que monotone.

D’ailleurs, on choisit régulièrement les disciples d’Emmaüs, dont les sandales doivent être entièrement usées à force de les avoir fait marcher ! Je crois qu’il est préférable de ne les faire marcher qu’une fois par an, le soir du dimanche de Pâques, le jour où ils ont vraiment marché. Il faut économiser un peu leurs semelles jusqu’à la Parousie ! Ou bien on choisit toujours le même Psaume : "Le Seigneur est mon berger". Mais Il doit être fatigué d’être berger tout le temps ! S’exposer à l’Evangile intégral est la seule thérapie, je crois, contre cette révolution copernicienne où l’anthropocentrisme est devenu courant.

• Autre condition climatologique : la difficulté d’apprivoiser le temps. On n’ose plus s’engager à vie et ceci ne vaut pas seulement pour les vocations. Il n’y a plus que le court terme humain. C’est la crise de l’espérance et de la confiance. C’est l’expression très claire et très nette de la solitude de l’homme et de son angoisse. Celui qui se sent seul et angoissé ne prend pas d’engagement, car il est tout seul à le respecter. Ne pas s’engager dans le mariage ou dans la vocation, c’est une sorte d’impuissance. C’est une maladie qui est directement due à la solitude de l’homme. Si Dieu disparaît du ciel et que le ciel est vide, je suis alors entièrement responsable de l’univers, et ça me dépasse : je n’ose plus, je suis beaucoup trop petit pour prendre des engagements. Ou bien alors je gonfle ma volonté dans un volontarisme exacerbé : "Je vais le faire, car je suis fort". Ce volontarisme engendre la mort ; il ne résiste pas, car l’espérance est la seule chose qui peut garantir la durée d’un engagement.

Sans la confiance en quelqu’un qui me dépasse, Dieu, il n’y a pas d’engagement possible à vie. Or la vocation religieuse est toujours à vie. Pourquoi ? Parce que conclure une alliance avec Dieu, ce n’est pas comme la collaboration temporaire entre telle firme et telle firme pour construire ou reconstruire un pont. Il n’y a pas de collaboration temporaire avec Dieu sauf à transformer l’alliance en un contrat, ce qui est tout à fait différent. Un contrat fait appel à une partie de moi-même, une alliance fait appel à tout mon être. Et donc, pour guérir de cette difficulté de s’engager à vie, approfondissons le sens de Dieu et de sa Providence.

• Autre condition climatologique de notre civilisation. Le célibat est devenu synonyme de dépression, de solitude, de manque, de vide. Il y a plus de célibataires maintenant qu’il y a cinquante ans. Il suffit d’entrer dans les grandes surfaces : les rayons d’alimentation ont beaucoup de produits "mono". Le célibat est en pleine expansion. En Belgique, un Belge sur trois vit seul. Cette solitude se porte mal, et le célibat est souvent le signe d’un échec. Sociologiquement, le célibat apparaît aux yeux de beaucoup comme la face visible de la solitude, du manque, de la blessure, du vide existentiel. Cela rend difficile l’idée du célibat par grâce de Dieu et par amour. Qu’il puisse y avoir dans le célibat un amour surabondant, n’est presque pas perçu. Il est perçu comme un amour déçu. A quoi tient cette incompréhension du célibat ?

On avance beaucoup de raisons et de causes. Je crois qu’il y en a une qu’on ne nomme presque jamais et qui, selon moi, est la plus fondamentale. Pour comprendre le célibat, il faut pouvoir s’être confronté déjà avec la mort. Je m’explique. Lorsque St Augustin définit la virginité, il ne souffle mot de "sexe" ou de "sexualité". Il dit : "La virginité, c’est la méditation ininterrompue et continuelle de la résurrection alors que je suis encore dans une chair mortelle". C’est réfléchir, penser et garder continuellement devant les yeux que je suis destiné à une incorruptibilité pendant que je suis encore dans une chair mortelle, corruptible. Sans la foi dans l’au-delà et dans la résurrection, le célibat n’a pas de sens. Si nous vivons en célibataire uniquement pour cette vie d’ici-bas, nous sommes les plus malheureux des hommes, comme le dit St Paul. Et de fait, si nous vivons une vie mortelle et que nous disparaissons entièrement au moment de la mort, il est inhumain de ne pas s’assurer une sorte de survie dans des enfants ou dans autre chose. Mais accepter que tout soit fini à la mort et que plus rien ne subsiste de moi, est inhumain. C’est parce que la foi en la vie dans l’au-delà est tellement affaiblie de nos jours, que le célibat n’est plus compris.

Dans l’Ancien Testament où existait à peine une foi dans l’au-delà, le célibat était un malheur. Pensez à Jefté qui, à la suite d’un vÅ“u, doit sacrifier sa fille et celle-ci va d’abord pleurer sa virginité dans la montagne (Juges 11, 37). Là où il n’y a pas espérance de vie dans l’au-delà, on est les plus malheureux des hommes et le célibat est inacceptable. De temps en temps, des gens nous disent : Vous avez tout de même, vous, les prêtres, des Å“uvres qui restent, par exemple vos écrits. C’est tout de même une sorte de vie au-delà de la mort". Je leur réponds toujours : "Allez voir mes Å“uvres dans une bibliothèque et mesurez combien de millimètres de poussière il y a déjà dessus ! Surprenante vie éternelle, tout de même !".

Je crois que la crise de la perception de la valeur du célibat est liée au fait que la foi dans la vie au-delà de la mort s’obscurcit. Ce climat de non perception de la valeur du célibat est très répandu, et je crois que la thérapie ne peut en être que dans l’approfondissement de la foi en la vie éternelle. Il y a une autre raison à cette non-perception, c’est l’identification entre amour et amour génital. L’amour qui n’est pas sexualité génitale n’est pas véritable amour. L’amour n’est plus déployé dans toutes ses dimensions, il est réduit au génital. Or l’amour a des significations multiples : il peut être spirituel, affectif, psychologique, sexuel, génital, érotique. Mais le terme est devenu univoque : c’est le sexe et le génital. Cette identification et ce rétrécissement de l’amour sont évidemment à la base de notre pathologie. Il est important de retrouver le véritable sens de l’amour. Quand on posait la question à Confucius, à la fin de sa vie : "Mais à quoi passeriez-vous votre vie si elle était à refaire ?", il disait simplement ceci : "Si elle était à refaire, je passerais ma vie à réinventer la signification originelle des mots". Aucun mot n’est autant galvaudé que le mot amour. Il est important de travailler à lui rendre tout son sens. L’Evangile est-il autre chose qu’un élargissement inouï de la réalité de l’amour ? Jésus dit : "Qui a le plus grand amour ? Celui qui donne sa vie pour un autre ".

• Une autre condition climatologique c’est l’éclatement du consensus doctrinal. Puisque nous vivons sur un îlot, et que nous en sommes les empereurs ou impératrices, nous construisons et nous fabriquons nous-mêmes notre code doctrinal. En d’autres termes, nous faisons comme dans les grandes surfaces, nous nous servons au rayon qui nous plaît. L’individualisme et le subjectivisme favorisent une foi "en kit". On en choisit les pièces au rayon self-service. Si nous ne retenons dans l’Evangile et dans la Révélation que les choses qui nous intéressent pour composer notre menu à la carte, toute la signification de l’histoire de Dieu avec son peuple (la création, Israël, le désert, la Mer Rouge, Canaan, l’Exil) n’a plus guère de sens. Et toute la Bible, le livre-miroir dans lequel nous pouvons nous voir nous-mêmes en Dieu, s’estompe : en quoi cela m’intéresse-t-il de savoir ce que Dieu a fait pour les autres, alors que je ne m’intéresse qu’à moi ?

Vu sous un certain angle, cet éclatement du consensus doctrinal est la conséquence de quelque chose de noble : l’homme lui-même va librement décider de son acte de foi. De fait, l’acte de foi est libre. Dieu peut être aimé librement et non pas par obligation. Durant les semaines que nous venons de vivre en Belgique avec toutes leurs horreurs, beaucoup de gens disaient : "Pourquoi Dieu a-t-il créé l’homme de cette façon ? Pourquoi ne l’a-t-il pas empêché de commettre ce mal innommable ? Pourquoi est-ce qu’il laisse faire l’homme ? Ah ! s’il avait prévu quelque part une clé afin que nous ne puissions pas entrer dans un tel chaos d’horreur et de perversion, le monde aurait été bien plus beau et plus heureux. Qui est donc que ce Dieu qui prend le risque de produire des monstres pareils ?". La réponse est simple : "Si Dieu nous empêche de le haïr librement, il nous empêche du même coup de l’aimer librement. C’est parce qu’il veut être aimé librement par nous qu’il doit permettre le mal".

La liberté est donc une chose bonne ; l’homme décide lui-même s’il croit ou ne croit pas. Mais si la liberté devient uniquement liberté vis-à-vis de toute contrainte personnelle, sociale, nationale ou internationale, militaire, politique ou économique, si elle n’est que "liberté de...", l’homme se trouve tout à fait démuni, car il est libre pour quelque chose. Dans nos pays, pratiquement nous sommes entièrement "libres de", mais beaucoup d’entre nous se trouvent totalement déboussolés, se demandant : " libres pour quoi faire ?". On peut mourir d’une "liberté de" si elle n’est pas complétée d’une "liberté pour". Juvénal, l’écrivain romain du début de notre ère, disait déjà - c’était en pleine période de décadence - : "Les Romains vivent d’une façon tellement frénétique et fiévreuse qu’ils en perdent même le sens du pourquoi ils vivent"... vivre avec tant de frénésie qu’on en arrive à oublier pourquoi on vit . L’éclatement du consensus doctrinal et moral est finalement le signe d’une extrême solitude de l’homme. Il est donc important d’apprendre aux hommes que nous sommes trop petits pour inventer nous-mêmes, tout seuls, notre vérité. En d’autres termes, il importe de s’exercer à une attitude d’écoute. "Tu peux me dire quelque chose, toi, mon prochain, toi, mon père, ma mère, toi, l’Eglise, toi, Seigneur Dieu. De grâce, Seigneur, dis-moi une parole. Parle Seigneur, ton serviteur écoute". Apprendre cette attitude d’écoute, c’est avoir un cÅ“ur marial : écouter et obéir, car obéir veut dire "ob-ouïr", écouter avec intensité. Il est bon de pouvoir compter sur ce que les autres savent, sur ce que l’histoire nous a apporté, sur ce que l’Eglise porte en elle comme une mère, sur ce que Dieu nous dit. C’est tellement reposant. Ne pensons pas trop que ça va nous endormir, nous mettre dans un sommeil léthargique et faire de nous des êtres infantiles. En écoutant Dieu, en écoutant l’Eglise, en écoutant la Bible, en écoutant l’histoire des hommes et de l’humanité, nous entendrons tellement de choses qui nous empêcheront de dormir. Dieu, avec son message, loin d’être un somnifère, est plutôt un anabolisant, pas un tranquillisant.

• Autre condition climatologique, la faiblesse de l’homme moderne à percevoir l’efficacité de gestes, en particulier des gestes sacramentels. Nous sommes une civilisation de l’écoute, de la parole, du verbe, du dit. "C’est la parole qui me dit quelque chose. Le reste, comme les sacrements, les gestes, les rites, le rituel, c’est de l’amusement." Pensez simplement à la messe du dimanche, à la place qu’occupe la liturgie de la Parole et particulièrement l’homélie.

Je ne dis pas que l’homélie est sans importance mais qu’elle est devenue beaucoup trop importante. Qu’est-ce que l’homélie ? Elle consiste simplement à approfondir quelque peu le texte de l’Ecriture ou de l’Evangile, pour amener les gens à y adhérer. Elle est tout à fait accessoire par rapport à l’Evangile lui-même. Quand des gens me disent : "Monseigneur, c’était une belle messe", ils pensent généralement à la messe jusqu’à l’offertoire parce qu’ensuite, à leurs yeux, c’est ennuyeux, monotone, toujours la même chose, donc peu important. D’ailleurs, nous contribuons grandement à la chose en faisant de la messe dominicale des services de la parole de quarante minutes et en réduisant la suite à dix petites minutes. Or c’est l’inverse qu’il faudrait. La Prière eucharistique et la communion sont beaucoup plus importantes que le service de la parole, qui en est l’introduction. Nous avons perdu le sens de ces gestes très miniaturisés que sont les gestes sacramentels et qui n’ont aucun effet physique. Lorsqu’un bébé est baptisé, il n’est généralement pas plus propre qu’avant, et ça s’appelle un bain ! Il y a peu de gens qui, après la communion, ont moins faim qu’avant, et ça s’appelle un repas !

Cela veut dire que la perception de l’efficacité du geste sacramentel n’est pas physique. Le baptême ne lave pas, l’Eucharistie ne nourrit pas. Le geste n’est pas psychologique non plus. Il y a des gestes sacramentels où on ressent peu de choses. Il y en a même où on ne ressent rien du tout, par exemple le baptême des petits enfants. Il n’y a pas d’efficacité physique, il n’y a pas d’efficacité psychologique, il y a un peu d’efficacité sociale. Si on le pratique en général en communauté, l’efficacité est d’un autre ordre, de l’ordre sacramentel et spirituel, un ordre difficile à percevoir. Or, le geste sacramentel qui est profondément thérapeutique et qui guérit, est difficile à comprendre. Nous insistons trop peu sur la beauté et la force des gestes sacramentels.

Assez communément, les gens pensent que la période du ritualisme est entièrement dépassé, qu’il appartient au siècle dernier ou au Moyen Age et que l’homme moderne s’est élevé au-dessus de tous ces gestes symboliques et rituels. Or je constate autour de moi que plus l’Eglise et sa liturgie réduisent le côté rituel, plus les gens vont s’inventer ailleurs d’autres rituels, bien plus ésotériques. Comme si l’homme ne pouvait pas se passer de gestes sacramentels et rituels. Il suffit d’aller dans les lieux de pèlerinage pour s’en rendre compte, et il ne s’agit pas là de superstition. On pourra prêcher encore pendant vingt siècles sur la spiritualisation de la religion, les gens iront encore dans vingt ou dans trente siècles essayer de toucher une statue. Ce n’est pas nécessairement du paganisme, car le Christ aussi s’est laissé toucher. Si Dieu avait été adversaire du toucher, il serait resté dans son ciel. Lorsqu’il prend figure d’homme et chair humaine, il rend possible ce que St Jean dit dans sa première lettre : qu’on le voie, qu’on l’entende, qu’on le touche de ses mains. La thérapie est donc de rééquilibrer, dans l’Eglise et dans ce que nous faisons, les quantités de paroles et de gestes. Les gestes sont d’ailleurs dans l’Eglise des paroles fortes. Le geste sacramentel est une parole performante et efficace.

• Autre condition climatologique, l’impossibilité de nos contemporains de comprendre la valeur possible de la souffrance. La souffrance est à combattre, d’accord. Jésus est le premier à venir le faire par ses guérisons. Dieu combat avec nous la souffrance et la maladie. Mais de là à nier tout sens rédempteur de la souffrance, il y a un pas qu’on ne peut pas se permettre. Que la maladie doive être combattue ne veut pas dire que, portée par amour, elle ne peut puisse pas avoir de valeur rédemptrice. C’est là chose extrêmement difficile à comprendre, et le climat actuel n’y porte pas, au contraire. Or c’est le sens même de la vie de Jésus : lui qui a guéri tant de malades, ne s’est pas guéri lui-même. C’est d’ailleurs cela que, jusqu’à trois fois, et les scribes, et les pontifes, et les soldats sous la croix lui disent : "Pourquoi est-ce que tu ne te sauves pas toi-même ?" (Luc 23, 35). Toutes les classes de la société se moquent de lui parce qu’il ne guérit pas sa propre souffrance : les passants, les scribes et pharisiens, les pontifes, les grands prêtres, les soldats... et il ne se guérit pas lui-même. Parce qu’il sauve le monde par sa souffrance librement acceptée par amour.

Saint Paul a dû apprendre cela lui aussi, à considérer dans sa vie les souffrances apostoliques de toutes sortes. Il n’y a aucun curé ou vicaire qui a été jeté autant de fois hors de sa paroisse que Paul. Il changeait de nomination tous les trois mois ou à peu près, et il n’est de parti nulle part en paix, mais toujours rejeté. Au début de sa vie, Paul considère cela comme des incidents de parcours jusqu’au jour où, à Ephèse, il avait prêché contre le culte de Diane pour fonder la religion du Christ. Le syndicat des joailliers et des forgerons s’est alors mis à le persécuter parce que le commerce des petites statues de Diane risquait de ne plus être rentable. Ils ont appelé la moitié des habitants d’Ephèse dans l’arène, un après-midi, pour jeter Paul dehors. Il voulait y aller quand même, mais ses compagnons l’en ont empêché. Et pendant tout un après-midi, on a crié dans l’arène d’Ephèse : "Grande est la Diane d’Ephèse !" (Ac 19, 28 s.). Et ce n’est qu’avec beaucoup d’efforts que le secrétaire de la ville parvint à calmer la foule. Paul reconnaît avoir appris quelque chose : c’est que la souffrance apostolique est constitutive de sa mission et qu’elle est rédemptrice (2 Co 9). Pourquoi ? S’il n’y avait pas cette souffrance, l’apôtre serait facilement orgueilleux et penserait simplement que c’est lui qui fait tout. Paul commence à comprendre que, dans sa faiblesse, réside la force d’un autre, la force de Dieu.

Est-ce que nous sommes convaincus de cela ? La souffrance dans le ministère du prêtre, la souffrance de tant de communautés religieuses, la souffrance de la persécution dans beaucoup de parties du monde, la souffrance du découragement dans la pastorale vocationnelle et d’autres pastorales, est-ce que nous les considérons comme des accidents de parcours à oublier le plus vite possible ou plutôt comme des chemins pour nous convaincre que nous sommes en exil, éprouvés pour que Dieu nous purifie et qu’il puisse nous convaincre que c’est lui qui dirige tout et que nous, nous, nous sommes ses instruments ? La valeur de la souffrance est extrêmement difficile à accepter pour nos contemporains. Nous avons d’ailleurs une frousse bleue de souffrir. Pourtant la souffrance, portée avec amour et par amour, nous a sauvés. Nous n’avons pas été sauvés d’abord par la parole de Jésus ni par ses guérisons, mais par sa croix et sa résurrection. Est-ce que nous savons donner une place quelque part à la souffrance ? Très souvent, quand nous souffrons, quand nous avons des contre-temps, nous pensons que c’est de notre faute, parce que nous ne sommes pas suffisamment compétents, parce que nous nous y sommes mal pris, parce que nous n’avons pas suffisamment de talent, parce que ce n’est pas notre charisme. Et de temps en temps, c’est vrai. Mais, même si nous avions tous les talents, tous les charismes, même si nous ne commettions aucune faute technique, même si nous nous y prenions de façon tout à fait correcte et efficace, nous souffririons encore. Cela vaut aussi pour l’Eglise. Si le pape, les évêques, les prêtres et les religieuses étaient parfaits, et si nous tous nous étions parfaits, le monde entier se précipiterait-il pour entrer dans l’Eglise ? Pas du tout ! Le monde dirait : "Il y a un truc ! il doit y avoir un truc." Parce que celui qui avait tous les talents, qui n’avait aucun défaut, qui s’y prenait correctement, qui aimait tout le monde de tout son cÅ“ur, qui guérissait les malades, celui qui, comme dit l’Ecriture, "a tout bien fait", Jésus... a terminé sur la croix. La souffrance est constitutive du ministère apostolique et de la vie chrétienne.

• Une dernière condition climatologique, peut-être la plus importante, c’est l’anesthésie presque totale du sens du péché, et donc la faiblesse morale. Ce n’est pas uniquement de la mauvaise volonté, c’est aussi une sorte d’impuissance. S’il n’y a pas de péché, s’il n’y a pas de faiblesse morale, tout ce qui, dans l’Ecriture, a trait au salut, à la rédemption, à la vie éternelle, n’a plus aucun sens. Coupez toutes les phrases de l’Ecriture qui parlent de rédemption et de salut, vous ne retiendrez seulement quelques fragments de pages. Il ne resterait de l’Ecriture qu’une sorte de livre sapientiel comme l’Ecclésiaste, auquel tout le monde peut souscrire, parce qu’il n’exprimer que le bon sens. Au lieu d’être un lieu de salut et de rédemption, l’Eglise devient une sorte d’UNICEF spirituel : un rassemblement des gens de bonne volonté, ce qui n’est pas mal. Nous venons d’une époque où le sens du péché était peut-être hypertrophié.

Personnellement je n’en ai guère souffert, pas plus que beaucoup d’autres mais cela reste inscrit dans la mémoire collective comme un vestige archéologique. Des exagérations dans la conscience du péché il y en a effectivement eu, comme des gens qui pendant toute leur vie marchaient la tête courbée, n’osant jamais lever le visage. Toute bonne chose a ses pathologies. Toute bonne chose peut devenir malade, le sens du péché aussi.

Or ce peut être un sentiment paisible, serein et doux que de se sentir pauvre et petit, pécheur, mais accueilli auprès de son père, le sentiment de se sentir le fils prodigue qui peut revenir, qui reçoit à peine une pénitence, pour qui au contraire, on tuera le veau gras. Sans ce sentiment, nous ne pouvons pas vivre. Un être humain, même en dehors de la foi chrétienne, peut-il vivre s’il ne peut pas clarifier en soi le mystère de sa faiblesse ? Tout être humain, s’il ne croit pas, recherche normalement d’autres remèdes, d’autres possibilités d’en sortir, d’autres issues. Il sent très bien qu’il est faible et qu’il ne le voudrait pas. "Qui suis-je, dit St Paul, tout ce que je veux faire de bien, je ne le fais pas et ce que je ne veux pas faire, j’arrive tout de même à le faire" (cf. Rom. 7, 21). "Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort" (v. 24), de ce poids mort ? C’est notre lot à tous. Il faut donc chercher une issue. Et ceux qui n’ont pas la foi la cherchent cette issue, dans l’un ou l’autre anesthésie, travail, plaisir, alcool, drogues.... Ou encore, ce qui est beaucoup plus malin et plus gratifiant, pour ne pas devoir chercher à guérir le malade, on supprime la maladie dans le dictionnaire. Pour me guérir radicalement du péché, je peux supprimer la notion même de péché.

Demandons à Dieu pour nous-même et pour les autres, le regard de la foi

Ainsi, il y a bien des choses à guérir à notre époque ; mais si le diagnostic peut sembler sévère, ce n’est pas un réquisitoire. Le réquisitoire, s’il y a, il faudrait d’abord l’établir contre nous-mêmes et je me demande combien d’entre nous ne se sont pas reconnus plus ou moins dans toutes ces considérations "climatologiques". En tout cas, moi, je m’y reconnais parfaitement. Et avec un immense besoin de guérison. Un des moyens à notre disposition, c’est d’intensifier en nous la foi, l’espérance et la charité. Demander à Dieu pour nous-même et pour les autres, le regard de la foi. "Seigneur je crois, mais augmente ma foi". Lui demander une espérance plus intense. Nous avons parlé longuement de l’audace de croire. Et de l’espérance que la souffrance et la mort ont un sens, qu’elles ne sont qu’un passage, que la mort n’est qu’un tunnel. "Oui, Monseigneur, mais il n’y a jamais personne qui est revenu pour le dire ! Et personne n’a jamais expliqué non plus pourquoi personne n’est jamais revenu - "Si, madame, il y a quelqu’un qui en est revenu, c’est le Christ." - "Oui, mais ça... Pourquoi nos défunts ne viennent-ils pas pour le dire ?" - "Parce qu’ils n’ont pas envie de revenir, madame." Quand un enfant est dans le sein de sa mère, il s’y sent bien, il est au chaud, il n’a pas envie de sortir. Pour le faire sortir du sein maternel, il faut l’expulser et il n’aime pas ça du tout. Il pleure quand il sort. Mais dès qu’il est sorti et qu’il a vu le visage et le sourire de sa maman, les couleurs et les sons, aucun enfant n’a envie de retourner dans le sein de sa mère. De même, à la fin de notre vie, nous n’avons aucune envie de quitter le sein maternel qu’est devenu la terre pour nous . Nous nous y plaisons , nous y sommes au chaud. Il faut nous en expulser et c’est la mort : elle est dure et nous pleurons. Mais une fois sorti du sein maternel de la mère-terre, quand on est au ciel, qu’on voit Dieu, les saints et les êtres humains autour de soi, personne ne veut revenir. C’est la raison pour laquelle personne n’est revenu !

Demander enfin à Dieu une charité plus intense. La charité est autre chose et bien plus qu’un sens social de justice, d’égalité et de fraternité. Elle ne demande pas de récompense, elle se pratique parce qu’il est beau, de la pratiquer, bon et agréable pour les autres. La charité se pratique d’elle-même. La seule mesure de l’amour c’est qu’il est sans mesure. Pourquoi est-ce que j’aime ? parce que j’aime ! J’aime non pas parce que tu m’aimes, ça c’est de la philanthropie, j’aime parce que j’aime. -"Tu n’as donc pas de raison pour aimer ? - Non, aucune, sauf l’amour", un amour oblatif, le contraire de l’ amour possessif. Nous naissons tous les poings fermés et quand on demande à un petit enfant de donner la main, ce n’est pas la main qu’il donne, mais un poing, un poing qu’il faut ouvrir. C’est lentement que l’homme ouvre sa main et il est d’ailleurs le seul animal qui puisse le faire. Intérieurement aussi, il faut passer du possessif à l’oblatif. Bien des gens ferment les poings intérieurement jusqu’à leur cÅ“ur et même au-delà. Le passage à l’oblatif est difficile mais tellement important.

Sans l’amour de l’Eglise corps du Christ, nous ne pouvons rien faire. Il nous faut donc essayer de trouver le véritable sens de l’amour, de la charité, de l’espérance et de la foi ; apprivoiser le temps et la fidélité ; savoir vivre dans la patience ; comprendre le célibat comme amour du Christ et le relier à l’espérance de la vie éternelle ; élargir le sens de l’amour au-delà de son sens génital, sexuel ou érotique ; apprécier la valeur des rites sacramentels qui n’ont pas d’efficacité psychologique à peine sociale et certainement pas physique. Et surtout avoir l’amour de l’Eglise. Il est impossible d’être appelé à une vie religieuse, sacerdotale ou consacrée, si on ne considère pas l’Eglise en ce qu’elle est vraiment, et non pas seulement comme une institution humaine nécessaire pour des raisons d’organisation, mais sans aucune profondeur de mystère. Sans amour de l’Eglise corps du Christ, nous ne pouvons rien faire. Là se situe la grande crise de notre époque avec le manque de foi dans la vie éternelle : le manque de foi dans la nature profonde de l’Eglise, épouse du Christ. Nous sommes fixés sur les conflits très médiatisés dans l’Eglise, les tensions entre théologiens, certaines nominations d’évêques, l’obligation du célibat, la place de la femme...

Quand je suis appelé à prendre la parole dans mon diocèse, il me faut, pendant trois-quarts d’heure, déblayer des ruines, des pans de murs écroulés, et il ne me reste que cinq à dix minutes pour dire l’essentiel. C’est une souffrance apostolique. C’est la souffrance des évêques et de tous ceux qui parlent actuellement. Il ne faut pas me plaindre. Si j’avais vécu à une autre époque, il y aurait eu une autre souffrance. On ne choisit pas sa souffrance, on l’accepte, mais c’est fatiguant. Je voudrais être de temps à autre davantage maçon et pas déblayeur de terrain. On s’occupe tellement de l’architecture externe de l’Eglise, si peu de son mystère et de tout ce que Lumen Gentium (la constitution de Vatican II sur l’Eglise), a trouvé de neuf dans les grandes images de l’Eglise : Vigne du Seigneur, Epouse du Christ, Jérusalem d’en haut, Peuple de Dieu.... Ces grandes images bibliques, remises en lumière par Vatican II, on les entend si peu évoquées. L’Eglise a ses défauts, bien sûr. A qui le dites-vous ? Ne suis-je pas plus que vous dans la cuisine pour voir comment se prépare la soupe ? Ce n’est pas à table au restaurant qu’on découvre les recettes, c’est à la cuisine. Oui, elle a ses défauts... mais est-il bien de ne pas aimer une handicapée ? C’est ce que je dis volontiers aux jeunes : "Vous répétez sans cesse qu’il faut s’occuper des handicapés, les aimer. Vous le faites et je vous y encourage de tout cÅ“ur. Il y a une seule handicapée que vous n’aimez pas, c’est la mienne : l’Eglise !"

Relisons un peu Ste Catherine de Sienne. Catherine de Sienne n’a jamais étudié et elle ne sait pas écrire. Tout ce qu’elle a dit, c’est son secrétaire, Raymond, qui l’a noté. Elle écrit des lettres au pape en Avignon et lui dit : "Votre place n’est pas là, elle est à Rome" - "Oui, répond le pape, mais vous ne savez pas ce que c’est que Rome, c’est une bourgade ! Il n’y a aucune protection du pape, on peut me tuer à tout moment, c’est plein de brigands. Et puis en France, en Avignon, il y a la Provence, il y a le soleil, il y a la protection du roi de France qui est beaucoup plus important que tous les petits rois et roitelets d’Italie et... il y a le vin !" Et Catherine répond : "Non votre place n’est pas là, et vous êtes un indigne vicaire du Christ". C’est une petite fille qui dit ça ! Or, après ses invectives contre le pape, elle termine toujours ses lettres - et il y en a beaucoup - en disant que le pape reste pour elle "il dolce Christo in terra" - " le doux Christ sur terre". Voilà ce qu’est le sens de l’Eglise. Elle est la seule à peu près à avoir trouvé, déjà au XIII° siècle, cette distinction : l’Eglise toujours à réformer et l’Eglise tout de même épouse aimée du Christ. Je voudrais bien, moi aussi, que quelqu’un m’écrive : "Vous faites ceci et cela de mal, mais vous restez tout de même le doux Christ, sur terre". C’est rare, mais les "Catherine" sont rares... Les hommes de cette trempe aussi d’ailleurs... Pour que naissent des vocations dans le climat qui est nôtre, tout tient finalement à une attitude mariale de profonde humilité, de pauvreté des cÅ“urs. Toutes les maladies de notre époque, les pathologies climatiques que je viens de décrire, peuvent être traitées à l’aide d’un médicament unique et universel : se perdre soi-même pour se donner à Dieu et aux autres. C’est le "oui" de Marie, " Qu’il me soit fait selon ta parole". De temps en temps je me dis : "Seigneur, il y a tant de choses que je voudrais te demander, mais je t’en demande qu’une : de me faire plus humble, plus pauvre de cÅ“ur. Et donne-moi, autour de moi, des humbles, des pauvres de cÅ“ur. Tout le reste, tu ne dois pas le donner parce que je sais bien que si j’ai ça, j’aurai tout". L’humilité fondamentale du "oui".

De là découle la conviction que la vérité je ne la fabrique pas moi-même, que la vérité me dépasse et que j’y entre comme dans un temple. Je ne l’ai pas inventé : elle est objective et non subjective, elle vient, ou survient. La vérité, ce n’est pas une petite maison en bois que je me construis comme un jouet de Noël ou de St Nicolas. La vérité, c’est un temple qui est déjà là, où je peux faire tant de découvertes. Elle était déjà là quand je suis né, et donc je l’admire. Dieu est tellement plus grand que moi. La vérité n’est pas la même chose que la sincérité. La sincérité est nécessaire aussi, car elle est que ce que je vois clairement, et que je mets en pratique. C’est excellent, pourvu que je voie juste. J’ai parfois mal vu. Certaines sincérités peuvent être morbides ou mortifères. Prenons la vie par le côté du beau

Commençons par être nous-mêmes beaux à regarder humainement et divinement

Depuis des siècles nous disons aux gens et aux jeunes que l’Eglise détient la vérité. C’est juste, mais, surtout de nos jours, il ne faudrait pas le dire. Pourquoi ? Parce que, dès lors qu’on dit qu’on a la vérité, aux yeux de nos contemporains, on se met sans le vouloir dans une position de domination et d’arrogance. De la part du monde, c’est une question de mauvaise perception : il ne supporte pas cette prétention et nous dit : "La vérité, qui êtes-vous pour l’avoir ?". Les jeunes n’acceptent pas davantage "une Eglise qui détient la vérité". En parlant ainsi, vous n’arrivez même pas à déblayer le terrain. Ils se ferment comme des huîtres. Que faire ?

Celui qui assiège une ville, s’il voit que d’un côté de la ville les défenses sont trop fortes, essaie d’un autre côté. Si telle tour paraît trop bien gardée, il en essaie une autre. Par le biais de la vérité, on n’arrive à rien. Par celui du bien, ce n’est guère plus facile. Quand on parle de l’histoire de l’Eglise, du Père Damien, des grands saints, les jeunes rétorquent que c’est trop fort pour eux. Cette défense-là est imprenable également.

Alors, comment entrer actuellement dans la ville en état de siège ? Par le biais du beau. Parce qu’au beau, tous sont sensibles. St Thomas disait déjà, et avant lui Aristote, que la beauté c’est le halo autour du vrai : splendor veri, veritatis splendor. Le beau, c’est comme le cercle lumineux autour du soleil, là où il est le plus clair et le plus chaud, sa couronne. La vérité est attractive, attrayante, si on peut montrer que le Christ est beau, que l’Evangile est beau. Les jeunes sont très sensibles à cela. Si vraiment le jeune veut écouter un tout petit peu, il tombe sous le charme des passages franciscains dans l’Evangile : "Regardez les oiseaux dans le ciel et les lys dans les champs." (cf. Mat. 6, 28). Evidemment, il commence par penser que c’est de l’écologie avant la lettre. Et c’est un peu vrai, mais il y a beaucoup plus. L’écologiste dit : "Tu ne toucheras pas à mon arbre derrière chez moi parce que je veux que mes enfants puissent encore jouer à son ombre". Ça se défend. Le chrétien dit : "Tu ne toucheras pas à cet arbre (pas mon arbre) parce que Dieu me l’a donné et que j’en suis responsable devant lui". L’effet est le même : on ne touche pas à l’arbre, mais la motivation est tout à fait différente. Peu de jeunes sont insensibles à cela. Voyez d’ailleurs le nombre de jeunes qui sont vraiment subjugués par la musique religieuse. J’ai vu des jeunes, des tous jeunes de 13-14 ans, lors d’une exécution de la Passion selon St Matthieu ; ils avaient les larmes aux yeux parce que c’est beau.

Prenons la vie, si vous me permettez cette expression, par le côté du beau et donc par l’éducation culturelle. Je ne pense pas à la beauté artistique mais à la beauté humaine. Tout ce qui est beau dans l’Eglise doit être mis en avant, car la beauté c’est la vérité et la bonté, ces notions sont interchangeables. Commençons d’abord par être nous-mêmes beaux à regarder, humainement et divinement.

Grille de travail

A partir de la deuxième conférence du cardinal Danneels

• Dans cette conférence, sont présentées 9 difficultés - conditions climatologiques défavorables - pour entrer dans un véritable chemin vers Dieu. Essayer de classer ces difficultés (d’ordre sociologique, psychologique, de la foi...). Quelles sont celles qu’il vous semble possible (elles ne le sont sans doute pas toutes) et important de prendre en compte dans la pastorale des jeunes et des vocations ?

• Parmi les différentes attitudes proposées pour aider les jeunes à affronter ces difficultés (imaginer une pédagogie de la confiance, la manière de parler du célibat, le sens du pardon des péchés, le chemin vers le beau, etc.) : Quel est votre ordre de priorité ? Pourquoi ? Parmi ces attitudes, lesquelles nécessitent de mettre en oeuvre une réflexion et une formation des animateurs ?

• Voyez-vous d’autres éléments d’une "météo" défavorable aux jeuns ? Dans une perspective tout à fait inverse, quels sont les éléments positifs dans ce que vivent les jeunes que vous connaissez, dans la découverte d’un chemin vers Dieu ? Comment valoriser ces éléments et les prendre en compte dans la pastorale des vocations ?

3. Ceux que Dieu choisit

Est-il possible de reconnaître ceux et celles que Dieu appelle, souvent en secret ? Comment les aider à se rendre disponibles à ses appels ? Cette troisième et dernière intervention du cardinal Danneels a été donnée le jeudi 24 octobre après-midi dans les sanctuaires de Lourdes.

Dans notre dernier exposé, nous avons brossé un tableau des conditions météorologiques dans lesquelles nous vivons. C’est vrai, elles sont négatives. Quand il pleut, il pleut. Nous sommes sous la pluie. Il faut donc prendre son imperméable. Mais il ne faut pas se décourager. Nous allons maintenant regarder d’un peu plus près la personne de celui ou celle qui est appelé, aussi bien le prêtre ou la religieuse que le laïc engagé qui suit ses voeux de baptême jusqu’à un certain degré de radicalité. Nous allons voir un peu plus en détail, en miniature, si vous voulez, ce qu’est l’appel de Dieu et ce qu’il signifie.

Le meilleur moyen pour se rendre compte de ce qui se passe dans la tête et le c ?ur d’un jeune, ou d’un moins jeune, appelé à la radicalité évangélique, c’est de se regarder un peu soi-même, en tant que prêtre, diacre, religieux, religieuse, consacré, laïc engagé. En d’autres termes, nous avons tous quelque chose d’un peu particulier dans notre âme et notre c ?ur que nous allons retrouver chez beaucoup d’autres. Tous ne disent pas oui, mais il ne faudrait pas croire que cette typologie du candidat, du disciple de Jésus, n’existe plus. Regardons donc un peu comment nous-mêmes, nous avons été appelés. Comme le missile, l’appel de Dieu est muni d’une tête chercheuse qui cherche les sources de chaleur et se dirige irrésistiblement vers ces sources pour les toucher. Depuis vingt siècles et même depuis beaucoup plus longtemps, l’appel de Dieu cherche dans l’âme et le c ?ur de l’homme pareil foyer de chaleur. Essayons de retrouver les traces de cette source de chaleur qui attire l’appel de Dieu. L’appel de Dieu est adressé à tous, mais cet appel trouve dans quelques-uns et quelques-unes, ce que j’appellerais son correspondant, son poste d’écoute, sa source de chaleur.

Une première source de chaleur qui attire l’appel de Dieu dans le cÅ“ur de l’homme, c’est une certaine sensibilité pour l’Evangile. Je vous ai dit que certaines personnes, lorsqu’elles entendent une parole évangélique, se mettent à vibrer. Nous avons tous senti cela un jour, sinon nous ne serions pas ici. Une certaine sensibilité pour des choses qui laissent souvent d’autres plus ou moins indifférents - du moins à première vue - ; un certain goût pour la fraîcheur des paroles de Jésus, pour certaines

L’émerveillement fait des disciples, la curiosité fait des exégètes

Je parle ici d’une sensibilité un peu spéciale pour les paroles évangéliques. En effet, beaucoup de gens sont touchés l’une ou l’autre fois par l’Evangile. Même les incroyants. Peu échappent à la beauté de la figure de Jésus, de ce qu’il a dit et de ce qu’il a fait. Un innocent assassiné, martyrisé, quel qu’il soit, suscite toujours l’amour des hommes, et Jésus en est un. Mais il doit y avoir quelque chose de plus. C’est ce que j’appellerai le fait de pouvoir aller au-delà du texte pour rencontrer la personne de Jésus. Cela signifie que ce texte n’est plus seulement un texte, mais que nous le percevons comme une parole dite dans une relation interpersonnelle entre le moi et Jésus. D’autres peuvent être frappés par la beauté de la parole évangélique, mais frappés seulement jusqu’à devenir curieux : "Qu’est-ce qu’il a dit, cet homme-là ?". La curiosité est l’attitude du scientifique, du chirurgien, de celui qui analyse. Elle mène en général non à l’admiration et à la prière, mais à l’analyse. On dissèque le texte. C’est ainsi que procèdent les exégètes vis-à-vis de l’Ecriture : Menés par la curiosité, ils travaillent au scalpel. C’est un travail nécessaire dans l’Eglise. Mais il est tout à fait insuffisant.

D’autres passent pour ainsi dire à travers le texte pour apercevoir une personne qui leur dit quelque chose. Tout se transforme alors en un dialogue qui n’est plus de la curiosité mais de l’émerveillement. L’émerveillement fait des disciples, la curiosité des exégètes. Il faut se ranger dans l’une des deux catégories. Le disciple, lui, s’émerveille. Il voit derrière le texte de l’Evangile Jésus qui lui parle et qui l’interpelle. Voilà une première source de chaleur qui attire la tête chercheuse. Beaucoup plus de gens que nous le pensons ont cette sensibilité-là.

Une deuxième source de chaleur qui attire le missile, ou si vous préférez, la flèche, c’est un certain goût de l’intériorité, du silence, de la prière. Il y a dans le genre humain, des personnes qui ont comme une sorte de virus que d’autres ne semblent pas avoir de la même manière : le virus du silence. Il y en a d’autres qui ont exactement le virus contraire : le virus du bruit. Très souvent on n’y peut rien. C’est pourquoi lorsque l’on possède cette source de chaleur, le virus du silence, on peut seulement rendre grâce. Il n’y a certainement pas de quoi devenir fier ou s’enorgueillir : on l’a reçu ou pas reçu ! Certains ont reçu le virus du silence, de la prière, de l’intériorité. De nos jours, il y en a beaucoup plus que nous ne le pensons. Les hôtelleries des abbayes sont archi-pleines et pas uniquement parce que les vacances y sont moins chères ! Parce qu’on veut quelque chose que les moines semblent avoir, quelque chose d’aussi précieux que l’eau pure et fraîche : le silence. Quand on a ce don-là, il se pourrait bien que Dieu appelle. Mais attention, il s’agit d’une intériorité, d’un virus du silence qui n’est pas celui du "cocooning", qui ne paralyse pas, qui ne rend pas paresseux. Ce virus nous demande de nous arrêter pour reprendre le chemin ensuite. Car il existe aussi une pathologie du virus du silence et de l’intériorité qui est simplement un cocooning spirituel. Il faut ne pas céder à cette tentation, car le danger existe. Je me souviens que, dans ma jeunesse, lorsque j’ai été appelé moi-même, le modèle du disciple qu’on nous proposait était le pilote et l’alpiniste. C’était Guy de Larigaudie, Gorgio Frassati et d’autres qui escaladaient les montagnes. Ils étaient des héros. Le modèle du disciple c’était l’alpiniste. Aujourd’hui, le disciple risque de devenir quelqu’un qui est blotti dans la chaleur d’un nid, à l’ombre d’un clocher, dans une belle petite église romane, genre San Damiano. Il ne faut pas y succomber. Mais il demeure vrai que d’avoir le virus du silence et de l’intériorité est un immese cadeau qu’on trouve chez beaucoup.

Une troisième source de chaleur qui attire l’appel de Dieu, qui est un terrain d’atterrissage favorable, c’est une tendance à se réjouir intérieurement - tendance que nous avons tous, je crois jusqu’à un certain point - lorsqu’on entend parler de choses dont on parle généralement peu dans les médias. Intérieurement nous nous réjouissons et nous nous disons, sans le dire à haute voix : "Voilà ce que je devrais et que je voudrais entendre plus souvent". Une certaine envie d’entendre parler à la radio, à la télévision, dans les moyens de communication, dans les médias, dans la conversation même, de certaines choses qu’on ne dit pas ou qu’on ne dit que très rarement. Une envie aussi de s’entendre poser des questions, car notre temps n’est pas un temps de questions : il est surtout un temps de réponses. Si je me plais à écouter des choses qui sont rarement dites à haute voix, peut-être que Dieu appelle.

Quatrième point d’ancrage où l’appel de Dieu, peut s’accrocher : c’est lorsqu’on découvre en soi, sans aucun mérite, un c ?ur porté à la compassion, au sens étymologique du terme compassion : souffrir avec. Non pas "pitié" au sens mièvre du terme. C’est plutôt au sens que je ne peux pas accepter que des gens soient dans le malheur et souffrent. Alors je veux les aider, souvent dans le plus grand secret, en étant même un peu honteux à l’idée qu’on puisse le savoir, car il se pourrait que je sois naïf ou du moins que je paraisse tel.

Un coeur porté à la compassion ou compatissant, parce qu’on veut donner à d’autres qui souffrent le meilleur de soi-même, tout en faisant de temps à autre des actes absolument gratuits, naïfs, inadaptés aux yeux du monde. Je me rappelle encore, il y a trente ou quarante ans, j’étais jeune prêtre et j’allais donner des conférences dans mon diocèse en hiver, devant des salles pratiquement vides, à 40 ou 50 km de chez moi. Le soir, en rentrant au grand séminaire où j’enseignais, je passais pas très loin de chez mes parents. Je savais que mon père regardait la télévision jusqu’à minuit. J’entrais un moment. Et ma mère me disait : "D’où viens-tu, par ce froid de canard ?", et je répondais : "Je viens de tel endroit ?" - "Il y avait du monde ?" - "Non, pas un chat. Si, il y avait une dizaine de chats, pas plus !" - "Mais tu es fou de faire cela" me disait-elle. Tout de suite après, elle ajoutait : "Mais les fous verront Dieu !". Je ne sais pas où ma mère avait été chercher cette neuvième Béatitude, mais elle est exacte ! Il y a certaines sources de chaleurs qui attirent l’appel de Dieu. Avoir un c ?ur compatissant jusqu’au point de faire des choses même pas très raisonnables. Je crois que si on ne fait que du raisonnable, Dieu, en nous jugeant à notre mort, dira : "Tu as été très raisonnable mais tu n’es pas un saint parce que les saints ne sont pas raisonnables. Ecoute, entre quand même, il y a beaucoup de place chez moi."

Avoir de la compassion, et pas uniquement pour les gens qui, sont malheureux physiquement, les malades, par exemple, les pauvres, les marginaux, les exclus, mais aussi pour une catégorie de gens malheureux qui méritent la compassion au moins autant qu’eux. Ce sont ceux qui souffrent de maladies psychiques, de dépressions. Il y en a des centaines de milliers à l’heure actuelle. Ils sont souvent peu connus. Et il est beaucoup plus dur de les accompagner du fait qu’ils demandent énormément de temps. Vous pouvez en accompagner un pendant dix, quinze ans, rien ne change. Il faut leur consacrer énormément de temps parce qu’ils répètent toujours la même chose et qu’il n’y a pas de progrès apparent. Ils ont consulté tous les médecins, vont d’un psychiatre à l’autre. C’est qu’après six mois, le psychiatre leur dit "Madame ou Monsieur, j’ai un collègue plus spécialisé que moi dans le mal qui est le vôtre" ; et le voilà le pauvre envoyé chez un autre spécialiste qui, au bout de quelques mois, devra faire la même chose. Finalement, ils aboutissent chez le prêtre, chez nous où il n’y a pas de remboursement par la Sécurité Sociale, où les consultations sont gratuites. Voilà une compassion pour des pauvres que j’appelle pauvres dans leur âme. Plus profondément encore, il y a la compassion pour les pécheurs, eux qui, souvent sous des dehors d’orgueil ou de bravade, tout en déclarant "Dieu ? C’est fini !", souffrent les tourments de l’enfer dès ici bas. Ils voudraient en sortir mais ils ne le peuvent pas. Jésus a eu ces sentiments. Il avait un cÅ“ur compatissant pour les malades, pour les possédés de plusieurs espèces, sans doute depuis les épileptiques jusqu’aux véritables possédés, pour les pécheurs. Si nous avons ces compassions en nous-mêmes, c’est un immense cadeau que le Seigneur nous a fait. Ces formes de compassions avec ceux qui souffrent, avec les petits, les pécheurs et les malades, sont probablement des indices que Dieu a un projet sur ceux qu’elles habitent. Il faut sans doute déterminer ce projet, mais ce sont là des disciples qui appartiennent à un cercle plus intime. Dans l’Evangile, il y a trois cercles autour de Jésus : il y a les Douze, il y a les soixante-douze et il y a les foules, comme dit Luc. Ceux-là appartiennent au moins au deuxième cercle, celui des soixante-douze.

Une cinquième source de chaleur qui attire la tête chercheuse, c’est la sensibilité à ce que j’appellerai les valeurs typiquement évangéliques. Car il y a des valeurs que nous avons en commun avec l’humanité tout entière, par exemple la justice, la solidarité, la fraternité, l’égalité, la liberté, les droits de l’homme, la paix ? Mais il y a aussi d’autres valeurs dans l’Evangile celles dont il est question dans les chapitres 5, 6 et 7 de Matthieu - le Sermon sur la montagne - et qui sont la pauvreté, la miséricorde, la prière pour les ennemis, la prière continuelle, l’aumône - qui donne de la main droite sans que la main gauche le sache -, la patience, la pureté du c ?ur, la joie dans la persécution ? ces valeurs qu’aimait St François d’Assise. Tout ce à quoi nous attachons de l’importance n’en a aucune pour François. Tout ce à quoi nous n’attachons pas d’importance en avait beaucoup pour François. Il était aux antipodes de nos préoccupations habituelles, mais il restait profondément humain. Savez-vous que, quelques heures avant sa mort, il envoyait un petit billet à la dame Jacqueline chez laquelle il logeait toujours quand il rendait visite au pape : "Si tu veux me voir, viens vite parce que c’est la fin. Et apporte-moi un linge pour m’ensevelir, quatre bougies pour ma veillée de mort et une coupe de ces amandes que j’aime tellement et que tu faisais toujours". Il faut être un grand saint pour dire ces choses-là, pour avouer quelques heures avant sa mort qu’on désire des amandes.

Il nous faut viser un profil un peu plus haut. Sinon à quoi servons-nous ?

Oui, il nous faut être sensible à toutes ces valeurs typiquement évangéliques. Parce que très souvent de nos jours nous adoptons le profil bas, nous attachons surtout de l’importance à ce que nous avons en commun avec le monde, le monde dans le bon sens du terme ; et c’est bien. Mais il faut aussi que nous attachions de l’importance à ce que en quoi nous nous démarquons par rapport au monde. Il nous faut viser un profil un peu plus haut. Sinon à quoi servons-nous ? Nous n’avons plus aucune originalité. Comme je l’ai déjà dit, l’Eglise devient alors une association philanthropique, une UNICEF spirituelle.

Là où le monde prétend qu’il faut avoir de l’argent pour vivre, ce qui n’est pas faux, on peut être attiré par la non-possession ; là où le monde dit : "Aimez le prestige", on peut n’attacher aucune importance au prestige ; là où le monde dit : "Mariez-vous", tout en respectant les autres et en appréciant beaucoup cette forme de vie, on peut voir quelque chose de beau dans la virginité, le célibat pouvant être un "plus" que certains reçoivent. La sensibilité aux valeurs typiquement évangéliques et pas seulement aux valeurs que nous avons en commun avec le reste du monde, est un terrain d’atterrissage pour l’appel de Dieu. C’est si beau de voir des jeunes, et il y en a, qui tout à coup sont fascinés par la pauvreté, la sobriété, la virginité. Je connais un pauvre garçon, fils d’avocat, qui, à peine terminé le lycée, il y a quinze ans de cela, est allé vivre seul dans un bois, quelque part dans les Ardennes, et a commencé à construire une petite église et un petit couvent pour lui tout seul, en attendant que d’autres viennent mais pas spécialement pour qu’ils viennent. Il a vécu ainsi pendant dix ans au moins sans voir quelqu’un venir. Beaucoup de monde venait le dimanche, aux vêpres qu’il chantait seul. Il distribuait ensuite du pain et de la viande qu’il recevait des gens des environs, de sorte que le lundi matin il n’avait plus rien pour lui-même ; et il donnait des enseignements. J’ai assisté plusieurs fois à ces enseignements. Il n’y avait rien de spécial, c’était d’une grande naïveté se retrouvant comme St François, dans les bois, au dehors. Puis tout à coup, il y a eu des garçons qui sont venus, un, cinq, huit et ils sont restés auprès de lui, qui n’avait rien d’un fondateur. Il a été ordonné prêtre voici cinq ans, parce que nous avons très fort insisté auprès de son évêque. Il l’a été sans même faire de théologie, parce qu’il n’en était pas fort capable. Il me disait l’autre jour : "J’ai dix frères et un âne". Le jour des Rameaux, il organise dans le village une procession avec son âne sur lequel il assied le plus petit enfant capable de se tenir sur l’âne. C’est Jésus ! C’est d’une naïveté extraordinaire. C’est un Saint François. Quand il vient me rendre visite, deux fois par an, qu’est-ce qu’il m’apporte ? Un pain qu’il a cuit lui-même et, la dernière fois, cinq ?ufs dont deux s’étaient cassés durant le voyage en auto-stop. Les nombreuses personnes qui passent le voir en été, le dimanche après midi, viennent de tous bords.

Autre point sensible à l’appel de Dieu, l’insouciance devant la question : "Où est-ce que tout cela va me mener ?". L’absence de calcul en d’autres mots. Si bien que, parfois, il est bon qu’il y ai à côté de ce genre de personnes quelqu’un qui garde un peu les pieds sur terre. Le bon sens, il faut que ce soit l’accompagnateur qui l’ait. L’accompagné, s’il a trop de bon sens, n’ira nulle part. Mais il faut quelqu’un à côté de lui. L’audace du risque ! Contrairement à ceux qui veulent des assurances contre tout et pour tout, qui veulent être sûrs de tout avant d’agir : ils calculent, sont raisonnables et intelligents, ils ont du bon sens mais que du bon sens. Si je me sens à l’aise, dans cette absence de calcul, si j’estime pouvoir me risquer, il y a un feu qui s’allume et qui peut me mener loin.

Autre élément : découvrir en soi tout à coup l’amour de l’Eglise. Aimer l’Eglise en un temps où l’on dit tant de mal d’elle et où moi-même, évêque, j’aperçois en elle bien des fautes, bien des choses dont je souffre et qui font que je peux parfois devenir dur vis-à-vis d’elle. Mais je ne peux pas me passer de l’Eglise. Je suis un peu envers elle comme on peut l’être envers ses parents quand ils vivent encore. Les parents, en tout cas les miens qui étaient de très braves gens, m’ont fait souffrir avec leurs petites manies. Bien sûr, lorsqu’ils meurent, on dit : "Papa avait peut-être raison malgré tout". Je me rappelle encore cette anecdote. Mon père était instituteur. A midi, il rentrait toujours plus tard que moi de l’école parce qu’il avait accompagné les enfants dans la rue qui était dangereuse. Il rentrait une dizaine de minutes après moi. Le facteur avait apporté le journal dans le courant de la matinée. Je le prenais et regardais tout de suite la bande dessinée ou les sports ; je devais avoir neuf, dix ans. Puis, je repliais le journal et le mettais devant son assiette de mon père. Il rentrait et il disait : "Qui a touché à mon journal ?" . C’est qu’une fois qu’on a ouvert un journal, on ne peut plus jamais le replier parfaitement, parce que cela se remarque. Je lui réponds : "Moi". J’étais d’ailleurs le seul de mes frères et s ?urs à savoir lire à ce moment-là. "Hé bien, écoute, me disait-il, ce journal, je le paie. Je le veux donc intact !". Dans mon for intérieur d’enfant de 10 ans, je me disais : "Il est tout de même mesquin ! Quand je serai grand et que j’aurai un journal, tout le monde pourra le lire".

Quelques années plus tard, j’enseignais dans un séminaire où nous étions cinq ou six professeurs. Un matin, le portier avait mis comme d’habitude les journaux sur la table du petit déjeuner. C’étaient d’ailleurs tous les mêmes journaux ! J’entre dans la salle à manger et qu’est-ce que je vois ? Qui a touché à mon journal ? Je me fâche, intérieurement, parce que devant ses collègues on ne se fâche pas ! Je commettais la même faute que mon père, mais intérieurement. Lui il l’avait dit ! Papa avait raison : on ne touche pas à un journal quand ce n’est pas le sien !

Par rapport à l’Eglise il en va très souvent de même. On finit par attraper toutes ses manies et maladies. Comme disait ce propriétaire de chiens : "Je finis par attraper tous ses tics !". Mais je ne peux pas me passer de l’Eglise parce que tout ce que j’ai, je l’ai reçu d’elle : l’Ecriture, le sacerdoce, l’épiscopat, les gens, les fidèles. En quoi serais-je crédible, si l’Eglise n’était pas derrière moi ? En rien. Quand on a cet amour de l’Eglise, même quand elle fait des choses qui ne sont pas tellement intéressantes, même quand on connaît un peu les trucs de cuisine et de cuisinier, on ne peut pas s’en passer. Comme disait l’abbé Portal, ce lazariste français qui, avec le cardinal Mercier et Lord Halifax, fut l’un des premiers à avoir entamé des conversations entre catholiques et anglicans dans les années vingt : "L’Eglise, il faut s’y asseoir, il faut y aller à l’Eglise, il faut la porter sur ses épaules, il faut aussi de temps en temps la supporter", et c’est vrai. Quand l’Eglise est mal aimée, à tort ou à raison, ça me fait mal ?. Un autre terrain d’atterrissage : la disposition à admettre facilement ses torts et à les avouer spontanément. Quand je ne peux jamais, ou à grand’peine, dire que j’ai mal fait, que j’ai commis une faute, quand ça me coûte trop de me confesser, de faire l’aveu de mes fautes, il y a quelque chose qui ne va pas. Surtout, ne nous rangeons pas parmi ceux qui disent :"Je me suis trompé, mais je n’ai pas péché." Ce qui se fait régulièrement presque toujours, actuellement : on réduit - réduire au sens technique du terme - ses péchés à une erreur, ce qui signifie qu’on n’en est pas responsable. Quand, par inadvertance, je laisse la porte ouverte, qu’il y a un courant d’air et que quelqu’un attrape un rhume, ce n’est pas un péché c’est une erreur : on peut la réparer en fermant la porte ! Le péché, c’est vraiment plus qu’une erreur, c’est de la mauvaise volonté.

Et le pardon est plus qu’une psychothérapie. Je veux bien admettre que certains criminels soient psychopathes, mais pas tous. Ils ont besoin d’autre chose que du psychologue ou du psychiatre, même si, parfois, ils en ont besoin aussi. Ne réduisons pas le péché à l’erreur, ni le pardon dans la confession au traitement psychologique, ni le criminel au psychopathe ni le prêtre à un psychiatre.

C’est un mythe que de penser et de dire que les jeunes n’aiment pas se confesser. Personne n’aime se confesser

La générosité avec laquelle je peux dire que j’ai mal fait, que je le regrette et que je m’en repens est, peut-être l’un des points les plus forts de l’appel. Car nous sommes tous un peu dans le cas de Lévi-Matthieu. Or là, Jésus a fait une chose inacceptable. Passe encore qu’il appelle le pauvre Pierre (pécheur et pêcheur), après la pêche miraculeuse, mais qu’il appelle le pécheur en plein milieu de son péché, pendant qu’il est en train de recevoir les impôts et de tromper le peuple au nom de l’occupant romain, c’est un peu fort tout de même. Or, il a appelé Matthieu en plein exercice de son péché.

Le sens du péché et du pardon, le bonheur d’avoir reçu le pardon et la facilité, la spontanéité, la générosité avec laquelle on dit "Je suis un pauvre pécheur, ayez pitié de moi", est un signe d’appel. C’est pourquoi, dans les services des vocations, il est si important de donner sa place au sacrement de réconciliation.

C’est un mythe que de penser et de dire que les jeunes n’aiment pas se confesser. Personne n’aime se confesser. Il faut plutôt dire qu’ils ne veulent pas. Au contraire, quand on les y amène simplement, c’est, pour certains, une véritable libération. Le ministère de la confession et de la réconciliation dans des camps de jeunes, lors de pèlerinages ou de marches de jeunes, est d’une extrême importance pour le service vocationnel. Pourquoi ? Parce que là, devant Dieu qui écoute ce que j’ai fait de mal et qui pardonne, on ne peut pas jouer la comédie. Là, l’homme est vraiment ramené à sa taille initiale de pauvre pécheur. En toute autre occasion, on peut dire de belles choses, on peut jouer la comédie. Mais devant Dieu, comme pécheur, je ne peux pas jouer la comédie. L’homme est le plus sincère quand il est en confession. Les jeunes ne sont pas contre la confession, c’est même une libération pour eux, mais nous leur en parlons très peu parce que nous pensons empiéter sur leur conscience, les utiliser et les manipuler. Soyons tranquille, aucun jeune ne se laisse plus manipuler de nos jours par la religion. Par autre chose, oui, par la religion, non. Aucun jeune ne va tomber dans le piège. S’ils viennent, c’est parce qu’ils veulent venir. Il y a une grande beauté dans l’homme qui dit : "Seigneur aie pitié de moi".

Regardons notre propre prière. A côté de beaucoup de prières de demande, "Seigneur donne-moi ceci ou cela ?", nous avons de temps en temps aussi une prière de louange : "Je te bénis, je te loue, je te rends grâce". Mais quelle est la proportion de prières de pardon, combien de fois disons-nous : "Seigneur ayez pitié de moi, pauvre pécheur" ? Très rarement. Certes à chaque messe, il y a "Kyrie Eleison", mais nous chantons ces mots à la manière un concerto imposé. Ce n’est pas le morceau que nous avons choisi nous-même. Pouvoir admettre facilement ses erreurs, ses torts et ses péchés, avouer que je ne suis qu’un pauvre petit homme et que j’ai fait mal, voilà certainement une source de chaleur que l’appel de Dieu recherche en particulier, et qui est de très grande importance dans le service vocationnel.

Seulement il convient d’apprendre aux jeunes à se confesser parce qu’ils ne sont pas contre la chose, ils sont démunis, ils ne savent pas comment s’y prendre. A un bambin de quatre ans, qui venait à la suite de son frère de huit ans, venu se confesser, je demandais : "Qu’est-ce que tu viens faire ?" - "Je viens faire ce que mon frère vient de faire" - "Et c’est quoi ?" - "Je ne sais pas". Je lui ai expliqué un petit peu, et il a reçu l’absolution avant sa première communion. Il était tout à fait prêt, mais il fallait lui expliquer. Les différentes dispositions que nous venons d’énumérer, comment pouvons-nous les favoriser dans le sens d’une vocation, d’un appel ?

• Première chose. Si un jeune ressent un appel, il faut l’inviter à ne pas rester seul. L’inviter à rejoindre d’autres personnes qui regardent les même étoiles au firmament pour se guider, qui ont une même sensibilité. Si un jeune reste seul avec sa lampe à huile allumée, celle-ci va s’éteindre, car un chrétien, et en particulier un jeune chrétien, qui reste seul aujourd’hui est en danger de mort. On ne peut pas vivre seul. Que ceux et celles qui ont une vocation, quelle qu’elle soit, y compris une vocation de laïc engagé, se regroupent, qu’ils se rassemblent pour prier, pour réfléchir, pour lire l’Evangile ensemble, pour s’encourager mutuellement, pour vivre les sacrements de la réconciliation et de l’Eucharistie. Nous sommes si isolés dans le monde. Si nous nous intéressons à Dieu et à l’Evangile, nous ne pouvons pas tenir seul. Essayons de former des petits groupes de deux, trois, quatre jeunes, avec un accompagnateur. A la rigueur un seul mais avec un accompagnateur. Ne jamais rester seul : on serait en danger de mort, car les valeurs évangéliques sont beaucoup trop fragiles. Beaucoup de jeunes ressentent ce que je viens de dire jusqu’à maintenant, mais ils restent isolés ou ne sont pas accompagnés. Or la Bible déjà nous avertit : "Malheur à celui qui reste seul".

• Deuxième élément : parler à quelqu’un, chercher de l’aide chez quelqu’un qui est un peu plus âgé et qui peut m’aider. Il ne faut pas nécessairement que ce soit un prêtre, ça peut l’être, et peut-être de préférence. Mais il faut voir qui est là. Il est inutile de rêver à un prêtre accompagnateur qui ne serait pas là. Prenez alors quelqu’un d’autre, mais qui est là. D’ailleurs, les prêtres sont tellement occupés que, lorsqu’on va chez eux, il y a au moins quatre coups de téléphone pendant la conversation, si ce n’est pas le sacristain qui vient demander la clé de la salle paroissiale ! Comment voulez-vous qu’il y ait une conversation sérieuse ? C’est le drame de beaucoup de prêtres. Choisir donc un prêtre, de préférence. Non pas parce que le prêtre est plus saint, mais parce qu’il a été formé pour aider les autres et pour discerner ce que Dieu veut de moi . De toute façon, il faut quelqu’un à côté de moi. Si je n’ai que moi-même, je serai toujours d’accord avec moi-même bien sûr, et je ne serai pas guidé, ou bien alors je vais me décourager. Un interlocuteur, il en faut un. Car il est absolument nécessaire qu’on parle de l’appel perçu à quelqu’un : en effet tous les grands sentiments et émotions intérieurs ne s’épanouissent, ne deviennent mûrs que lorsqu’ils sortent des lèvres. On peut avoir un énorme repentir de ses péchés à l’intérieur de son c ?ur. Aussi longtemps qu’on n’a pas dit de la bouche et des lèvres qu’on a péché, le repentir reste fragile. Quand des enfants jouent quelque part dans une pièce et que, dans la pièce d’à côté, la maman entend tout à coup un vase qui se casse, elle entre et dit : "Qui a fait ça ?". Personne ne dit rien. Alors tous contre le mur, en rang d’oignons :"C’est toi ?" - "Non" - "C’est toi ?" -"Non" - "C’est toi ?" - "Oui". Quand le coupable se met-il à pleurer ? Quand il a dit "Oui". Quand un criminel, un malfaiteur, un assassin commence-t-il à pleurer dans le bureau de l’enquêteur ? Quand il a dit "Oui, c’est moi". L’aveu exprimé par la bouche est extrêmement important.

Il en va de même pour les vocations. Tant qu’on n’en a pas parlé à quelqu’un, tout reste ouvert, on ne s’est dévoilé à personne. La parole est un signe que le fruit a mûri et qu’il est tombé de l’arbre, parce qu’elle a pris assez de poids. Ce n’est qu’à partir du moment où la chose a été dite à quelqu’un, qu’elle commence à mûrir : il faut donc en parler, et il faut quelqu’un à qui en parler ; un accompagnateur ou, en tout cas, un poste d’écoute. Le long des autoroutes, en Belgique, il y a tous les deux kilomètres un poste d’écoute d’où on peut atteindre la gendarmerie ou un garagiste - pas la tante Euphrasie évidemment -. Quand on est en panne dans l’âme, il n’y a pas de poste d’écoute, ou très peu. A Bruxelles il reste l’un ou l’autre capucin dans une église de Pères ; toutes les autres sont fermées. Faciliter la parole, offrir un poste d’écoute, c’est un peu notre devoir à nous qui nous occupons de servir les vocations.

• Troisième élément quand on ressent quelque peu l’appel : il faut se mouiller. Ça veut dire qu’il ne faut pas rester éternellement sans faire un pas. Le pas c’est souvent aller en parler à quelqu’un, mais de toute façon il faut faire un pas. Faire un pas réel : entrer ou sortir, prendre sa bicyclette ou son téléphone, convenir d’un rendez-vous avec quelqu’un. C’est déjà énorme que faire un pas.

• Un quatrième élément, c’est d’aller voir. Aucune vocation n’arrive à un degré sérieux de maturité à force de dépliants et de publications uniquement. Je ne dis pas qu’il n’en faut pas, mais, pour le moment, il y a partout et dans tous les domaines, des dépliants à volonté. Nos dépliants sur les vocations figurent dans cette profusion comme noyés dans l’océan et, de toute façon, ils ne peuvent pas faire concurrence aux couleurs et photos des magazines. Je ne dis pas qu’il n’en faut pas, puisqu’un dépliant peut, au moins, donner une adresse ou un numéro de téléphone. Mais la chose qui importe vraiment, c’est d’aller voir soi-même quelque part des prêtres, des religieux, des laïcs engagés, des catéchistes.

Aller voir, c’est la pédagogie de Jésus. Lorsqu’il appelle ses deux premiers disciples (probablement Jean et André), ils lui demandèrent : "Maître où habites-tu ?" Jésus ne donne pas son adresse ni son numéro de téléphone, il dit : "Venez voir". Ils voient et ils restent. L’événement l’a tellement frappé que Jean se rappelle encore l’heure : quatre heures de l’après-midi. Le lendemain, ils rencontrent Pierre. Un peu plus tard, Philippe rencontre Nathanaël et lui donne un "dépliant". Il lui dit : "Celui dont parlent Moïse et les prophètes, nous l’avons trouvé, le Messie, Jésus de Nazareth". Résultat du "dépliant", Nathanaël dit : "Qu’est-ce qui peut venir de bien de Nazareth ?" Alors Philippe applique la même politique, la même pédagogie que Jésus. Il dit : "Viens voir". Nathanaël vient voir et Jésus lui dit : " Mais je t’ai vu sous ton figuier, là." Et Nathanaël, le sceptique, qui ne se fiait pas du tout au dépliant, dit alors : "Oui Seigneur, tu es le Messie, le fils de Dieu". C’est sans doute exagéré, parce que je ne vois pas comment il a pu dire ça tout de suite. L’évangéliste a vraisemblablement embelli l’expression pour souligner la méthode pour se convertir, pour devenir apôtre : "Aller voir." Et aujourd’hui, c’est par exemple aller voir dans une abbaye, aller voir des mamans catéchistes, aller voir chez des jeunes en recherche, aller voir dans un séminaire, aller voir dans un noviciat, aller voir dans un sanctuaire ? ce qui s’y passe.

• Dernier élément lorsque nous parlons de vocation, et en particulier de vocation de prêtre out de consacré, c’est la nécessité de définir de façon sérieuse et précise ce qu’est un prêtre, ce qu’est un ou une consacrée. En d’autres termes, on ne peut pas rester indéfiniment dans le flou. Or il y a un grand flou sur ce qu’est le prêtre, le consacré, la consacrée. Comme dit St Paul, si la trompette donne un son incertain, personne ne va prendre les armes pour aller à la bataille. Si nous ne disons pas ce que fait le prêtre et surtout ce qu’il est, personne ne va plus devenir prêtre, c’est évident. Il faut donc pouvoir définir tranquillement, sereinement, sans polémiques, qui est le prêtre : il annonce l’Evangile, il célèbre les sacrements, il est le berger de la communauté. Faut-il être prêtre pour cela ? Annoncer la Parole, tout le monde peut le faire ; pour célébrer la liturgie, certains laïcs sont de bien meilleurs animateurs que le prêtre, à vrai dire il y a des prêtres qui sont de piètres animateurs, qui n’animent pas du tout, qui désaniment plutôt de temps à autre. Et pour ce qui est de prendre la direction d’une communauté, il y a certes des laïcs qui, d’un point de vue humain et psychologique, sont meilleurs.

Alors pourquoi un prêtre ? Parce que le prêtre n’est pas un orateur ; il parle très souvent moins bien que d’autres. Il est un prédicateur. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que lorsqu’il est en communion avec les évêques et l’Eglise tout entière, il a un mandat et une garantie de Jésus derrière lui. Cela ne garantit pas l’éloquence mais bien l’authenticité du message. Le prêtre peut être aussi un pauvre animateur, mais ce n’est pas animateur du message qu’il est, mais célébrant. Sa mission n’est pas d’animer une liturgie, c’est de rendre présents sur l’autel le corps et le sang de Jésus et le pardon de Dieu pour les hommes. Non par ses propres forces mais parce qu’il va en puiser l’énergie ailleurs, dans le Christ. Dans ces conditions, il peut être un pauvre animateur du point de vue anthropologique. Le prêtre, enfin, n’est pas le chef de la communauté, il en est le berger, c’est tout à fait autre chose. Le berger peut être un pauvre homme, mais il donne sa vie pour ses brebis. Il faut oser le dire. Parfois, des laïcs me disent : "Je comprends, bien mais vous mettez-vous pas le prêtre sur un piédestal ?" - "Oh que non, je me connais suffisamment moi-même ! Le prêtre n’est pas meilleur, il est autre". Il est temps que nous parlions vocations et que nous invitions.

Nous devons être prêts à essuyer un non

Il faut aussi de même définir le sens de la consécration religieuse, chose très floue et très peu perçue. Or, ce qu’on peut faire de plus beau dans ce monde, c’est d’offrir sa vie, son âme, son corps, son intelligence, sa volonté, sa fantaisie, sa générosité, de tout offrir à Dieu en sacrifice spirituel. Voilà ce qu’est la profession religieuse : s’offrir comme disciple du Christ qui l’imite de tout près, radicalement. En ce sens le ou la consacrée a sa place plus haut que le prêtre dans le Royaume. Les consacrés ne sont pas au service du ministère sacerdotal ; c’est ce ministère qui est au service des consacrés. En pratique, mais en apparence seulement, c’est parfois exactement l’inverse, quand c’est la religieuse en paroisse qui sert le prêtre dans sa maison. Elle peut le faire, bien sûr, mais ce qu’elle fait intérieurement, offrir sa vie, c’est le but de tout sacerdoce.

Les consacrés resteront consacrés pour toute l’éternité, les prêtres ne sont pas prêtres pour toujours, puisque "C’est le Christ qui est seul prêtre depuis toujours et pour toujours". Le prêtre cesse d’être prêtre le jour de sa mort. Lorsqu’après notre mort il n’y aura plus de gens à sanctifier, qui sanctifierons-nous encore ? Le sacerdoce est provisoire, la consécration ne l’est pas. Il y a une consécration baptismale qui est l’essence même de tout ce que nous faisons comme chrétiens, et il y a une consécration plus radicale, dans la ligne du baptême d’ailleurs, qui est la consécration religieuse. Nous devons définir clairement tout cela pour que les jeunes connaissent et la beauté du sacerdoce ministériel et la beauté de la vie consacrée.

Ce qu’il faut absolument c’est que, nous tous, prêtres, laïcs, nous osions parler à des jeunes de vocations, de toutes les vocations et ce, dans un dialogue inter-personnel. Nous nous taisons beaucoup trop à ce sujet, attendant qu’ils se présentent comme ça, presque automatiquement. Il est temps que nous en parlions et que nous invitions. Nous devons être prêts à essuyer un non. Mais nous n’osons pas en parler, parce que nous pensons que ce sera non ; et nous nous sentons nous-même un peu mal à l’aise dans ce contexte. Il est normal que quelqu’un dise non. Le jeune homme riche a dit non à Jésus. Mais, de grâce, parlons-en ! Et que mes collègues et évêques, eux aussi, en parlent de temps à autre. J’ai l’impression qu’eux-mêmes sont complexés, qu’ils n’osent pas en parler, et inviter les gens à en parler à leurs jeunes et moins jeunes.

Attendons-nous donc que des jeunes viennent après avoir regardé des dépliants, des émissions religieuses, des vidéos, des publications, des affiches ? Rien ne vaut la parole personnelle et inter-personnelle, l’appel inter-personnel. Jésus ne s’est pas servi de dépliants. Un jeune, l’autre jour, me disait : "Dieu n’est pas très intelligent" - "Pourquoi ?" - "Réfléchissez, il envoie son fils il y a deux mille ans, en Palestine. Pour diffuser son message ses disciples ont dû traverser la Méditerranée, puis les océans pendant des siècles, et le message n’est pas encore parvenu partout sur la terre. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas attendu l’époque de l’Internet ? Cela aurait été fait tout de suite ! Le soir on saurait déjà su en Australie qui est Jésus, avec tout le message de sa vie". Il ne faut pas s’imaginer que la diffusion du message en serait devenue plus efficace ! Internet n’aurait rien arrangé. Il faut un contact personnel comme Jésus l’a fait avec ses disciples.

Question vocations, il en va un peu comme l’oiseau dans ce beau poème de Prévert : "Comment attraper un oiseau ?" Prévert dit à peu près ceci : vous peignez une cage avec de belles couleurs, vous ouvrez la porte de la cage peinte, vous l’attachez à un arbre, vous vous cachez derrière un autre arbre, et vous attendez que l’oiseau entre dans la cage ; puis vous fermez doucement la porte et vous aurez l’oiseau. Nous faisons la même chose pour les vocations. Nous peignons une cage, nous nous cachons derrière un arbre et nous pensons : "Une fois qu’il sera dedans, nous fermerons la porte et nous l’aurons." Voilà comment nous agissons, avec tous nos complexes. Pour conclure tout ce que je viens de dire aujourd’hui, il n’y a qu’une phrase : nous parlons trop peu des vocations au cours de dialogues inter-personnels. Nous écrivons beaucoup, nous publions, nous imprimons ; tout cela est bon et indispensable, mais en écrivant, en publiant, en imprimant, en faisant des affiches, en organisant des réunions, nous ne nous mouillons pas entièrement. On ne se mouille entièrement que lorsqu’on a dit à un jeune : "Ecoute, as-tu déjà pensé à ça ?" - "Non, je ne veux pas" - "Bien", et on peut être triste comme Jésus est triste. Ou bien la réponse sera : "Qu’est-ce que je dois faire ?" - "Hé bien, parlons-en un peu".

Grille de travail

A partir de la troisième conférence du cardinal Danneels

• Au point de départ, sommes-nous capables de repérer chez nous, adultes engagés dans l’Eglise, comment Dieu nous a appelés d’une manière particulière au service de l’Eglise et du monde ?

• Parmi les différents "points d’ancrage" cités, quels sont ceux que nous repérons assez facilement chez les jeunes que nous rencontrons ? Assez difficilement ? D’autres points d’ancrage ?

• En examinant nos manières d’accueillir et d’orienter un jeune dans son cheminement, sommes-nous attentifs à le mettre en équipe avec d’autres (dimension ecclésiale du discernement), à lui proposer un accompagnement spirituel (maturation personnelle), à lui donner les moyens de découvrir et d’expérimenter une rencontre en profondeur avec le Christ (expérience spirituelle), à poser peu à peu des choix et engagements précis (mise en oeuvre de sa liberté) ?

• Comment parlons-nous des différentes vocations (prêtre, religieux, religieuse, consacré(e) ? Sommes-nous suffisamment précis et en lien avec ce qui se vit dans l’Eglise ?


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