... Car toujours dure longtemps, et plus longtemps aujourd’hui qu’hier.
La vie religieuse, comme tout engagement, affronte ce questionnement. La rarĂ©faction et l’instabilitĂ© des vocations, qui en sont les fruits, sont parfois vĂ©cues par les communautĂ©s comme une marque de stĂ©rilitĂ©. L’attente et le dĂ©sir de vocations au sens traditionnel du terme risquent de faire passer inaperçus d’autres appels. Je pense en particulier au nombre croissant de chrĂ©tiens laĂŻcs dĂ©sireux de partager les richesses des instituts religieux. « Il serait vraiment catastrophique que ces attentes soient déçues » et que soient laissĂ©es en friche ces promesses de nouvelles fĂ©conditĂ©s.
D’autres chemins Ă trouver...
La dite “crise des vocations” invite Ă ouvrir d’autres chemins.
Serait-ce qu’il faille renoncer au "oui dit pour toujours" au service de l’Eglise diocĂ©saine ou au sein d’une communautĂ© religieuse ? Les objections Ă©prouvĂ©es ou entendues Ă l’encontre d’un tel engagement sont peut-ĂŞtre une incitation Ă en redĂ©couvrir la valeur d’humanisation.
Je me propose, Ă partir de l’expĂ©rience d’accompagnement de jeunes femmes en discernement, de pointer quelques-unes des difficultĂ©s rencontrĂ©es face au choix, Ă la dĂ©cision et Ă l’engagement, et d’en faire l’occasion d’approfondir le sens de ces rĂ©alitĂ©s.
A “l’ère du zap et du clip” la prĂ©occupation de beaucoup, et non exclusivement des jeunes, est de maintenir ouverts tous les possibles. Que tout soit toujours possible, que rien ne soit dĂ©finitivement exclu – aux plans de la vie professionnelle, relationnelle et familiale,… Que, dans le grand supermarchĂ©, ou sur la toile aux entrĂ©es multiples, de la vie, je puisse Ă tout moment zapper vers et cliquer sur le produit de mon choix. Tout engagement vouant au nĂ©ant tous les autres possibles est perçu comme aliĂ©nant. Et pourtant seul l’acte de dĂ©cider fait advenir au rĂ©el ce qui n’Ă©tait qu’un possible. « Par chacune de nos dĂ©cisions, nous spolions l’ĂŞtre de la richesse du possible pour ne lui accorder que la pauvretĂ© du rĂ©el : dĂ©sormais cela, et cela seulement, sera, parmi les multiples choses qui auraient pu ĂŞtre . » Le chemin d’une vie est tissĂ© non de la richesse des « multiples choses qui auraient pu ĂŞtre » mais de « la pauvretĂ© du rĂ©el » convoquĂ© Ă l’ĂŞtre par nos choix et nos dĂ©cisions. Ceux-ci, en restreignant l’Ă©ventail des possibles, donnent Ă notre vie son poids d’humanitĂ©. « Les rives sont la chance du fleuve » (Jacques de Bourbon-Busset) : elles le limitent mais sans elles il ne serait que marĂ©cage.
La peur de se tromper ?
Derrière le dĂ©sir de ne se fermer aucune voie et l’hĂ©sitation Ă en choisir une il y a, pour une part, la peur de se tromper. Si la vocation – religieuse, presbytĂ©rale ou autre – apparaĂ®t comme un chemin tracĂ© Ă l’avance par Dieu Ă dĂ©couvrir parmi de multiples chemins possibles, on comprend qu’un tel choix suscite l’angoisse : et si je me trompais de chemin ? Mais l’appel de Dieu sur tout homme et toute femme est un appel ouvert. C’est la rĂ©ponse de chacun(e), personnelle, unique, inventĂ©e qui trace le chemin – pas Ă pas, jour après jour, dĂ©cision après dĂ©cision. Le tressage de l’appel de Dieu et de notre libertĂ© donne corps Ă notre vocation. Elle n’existe pas a priori, elle n’est inscrite nulle part « pas mĂŞme dans le cĹ“ur de Dieu, sinon comme une attente et une espĂ©rance . »
L’apprĂ©hension de faire fausse route est bien sĂ»r multipliĂ©e par le "pour toujours". Est-ce possible de s’engager pour toujours ? Est-ce possible alors que tant de couples divorcent, alors que l’on Ă©prouve peut-ĂŞtre dans sa propre famille la souffrance gĂ©nĂ©rĂ©e par l’Ă©chec d’un tel engagement ? Est-ce possible alors que tout change si rapidement, que je ne sais pas ce que je serai dans cinq ou dix ans ni ce que deviendra la communautĂ© dans laquelle je m’engage ? Un tel engagement ne risque-t-il pas de me figer, de m’empĂŞcher de rester moi-mĂŞme ? Et si, au contraire, il me permettait de devenir moi-mĂŞme ? Cette parole dĂ©finitive que je prononce ne me momifie pas, elle me met en marche. Elle fixe une orientation qui unifie et donne cohĂ©rence et dynamisme Ă ma vie. Il y a sans doute un malentendu Ă dissiper Ă propos de la fidĂ©litĂ© souvent perçue comme synonyme d’immobilisme. Derrière fidĂ©litĂ© il y a foi, confiance. Nul besoin de confiance si l’on choisit le statu quo. La confiance est l’apanage de celui qui marche. La vĂ©ritable fidĂ©litĂ© ne peut ĂŞtre que crĂ©atrice. Se lier par des vĹ“ux Ă une famille religieuse ce n’est pas trouver un port oĂą jeter l’ancre, c’est intĂ©grer une caravane en marche. En faisant profession religieuse on ne s’engage pas Ă l’immobilitĂ© mais Ă marcher dans une certaine direction. Encore faut-il dĂ©cider dans quelle direction.
Ceci m’amène Ă l’un des obstacles majeurs, me semble-t-il, Ă l’engagement dans la durĂ©e, Ă savoir la valorisation du ressenti. Il n’est pas Ă bannir systĂ©matiquement mais il s’agit de lui donner sa juste place et surtout de repĂ©rer Ă quel niveau il se situe. Fonder un engagement sur un ressenti de la sensibilitĂ© et des sentiments ne peut que rendre celui-ci difficile, voire impossible. Selon les jours et les heures du jour, la couleur du temps et de ma mĂ©tĂ©o intĂ©rieure j’incline Ă ceci ou Ă cela. Il y a Ă dĂ©couvrir en soi, plus profond et plus stable que les impressions et fluctuations de la sensibilitĂ©, une pente intĂ©rieure, un poids – dirait St Augustin. C’est dans ce dĂ©sir profond que peut s’enraciner un choix de vie . Alors la fidĂ©litĂ© Ă celui-ci, loin d’être carcan qui enferme, peut ĂŞtre chemin pour advenir Ă soi-mĂŞme. Rejoindre en soi l’inclination fondamentale oĂą s’origine notre vocation s’impose aux moments des choix dĂ©cisifs mais aussi jour après jour pour trouver la force de parcourir ce « toujours qui dure longtemps ».
La parole donnée...
Pour en traverser les hivers il faut oser croire Ă la vitalitĂ© et Ă la force de la parole donnĂ©e. La crise que traverse actuellement toute forme d’engagement invite Ă redĂ©couvrir la « valeur anthropologique, quasi ontologique, c’est-Ă -dire humanisante et personnalisante, de la parole donnĂ©e. Nous nous construisons Ă coup de paroles donnĂ©es et tenues . » J’emprunte Ă Christiane Singer la parabole suivante. Celui qui devant un verger en plein hiver se fierait Ă ses sens constaterait que la vie a quittĂ© ces arbres et donnerait l’ordre de les abattre. Il ne ferait jamais l’expĂ©rience du printemps et de sa floraison et se priverait des fruits de l’automne. S’interrogeant sur les relations brisĂ©es et les serments rompus Christiane Singer poursuit : « Personne ne m’ôtera de l’esprit qu’il en est ainsi des relations qui nous unissent et que nous scions Ă la base parce que nous les croyons mortes. Cinq jours de patience, un mois – ou vingt ans – et nous aurions assistĂ© Ă un prodige : la loi rigoureuse du “meurs et renais” . » Oui, dans la parole donnĂ©e est enfouie comme en germe une puissance de revitalisation prĂŞte Ă se dĂ©ployer Ă l’issue de l’hiver. Elle n’attend que notre fidĂ©litĂ©. « Si nous tenons parole, la parole nous tiendra » (France QuĂ©rĂ©).
Parole donnée. Parole donnée à un autre ou (et) à l’Autre. Hors la relation, l’engagement pour la vie a-t-il un sens ? Il est chemin d’humanisation et de personnalisation parce qu’il exige de choisir et de décider en cohérence avec ce que l’on porte de plus authentique et de plus profond, mais aussi, mais surtout, parce qu’il lie à un a/Autre. En liant il libère. En donnant sa vie on la gagne. Qui se perd se trouve. Dans la vie religieuse cet a/Autre vis-à -vis de qui je m’engage c’est tout à la fois la communauté et le Christ. L’investigation des richesses anthropologiques de l’engagement à vie ne peuvent suffire à justifier la profession religieuse. Elle n’a de sens et n’est vivable que si la personne du Christ et son Evangile exercent une force de séduction capable de polariser et progressivement unifier la vie.
Sr Jeanne-Marie d’Ambly (la Pelouse, Bex)
Article paru dans la Revue « Sources », n°6 – Fragile fidĂ©litĂ©
novembre-décembre 2008
Rue du Botzet 8 – C.P. 224
CH 1700 Fribourg