Edito

Les vocations sacerdotales et religieuses ! Il y a longtemps qu’on se plaint qu’il n’y en a pas assez ! Aujourd’hui, sous nos latitudes, le souci des vocations devient une question très prĂ©occupante. Face Ă  cette situation, plusieurs attitudes sont possibles : On peut tout justifier par les chiffres (...)

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Editorial  

" Car toujours dure longtemps..."
jeudi 26 février 2009.

Comment s’engager pour toujours lorsque toujours peut signifier septante ou quatre-vingts ans, que le monde change si vite et offre une telle multiplicitĂ© de possibles ? Est-ce raisonnable de se fermer toutes ces portes quand on ne sait pas ce que demain soi-mĂŞme on sera ?

... Car toujours dure longtemps, et plus longtemps aujourd’hui qu’hier.

La vie religieuse, comme tout engagement, affronte ce questionnement. La rarĂ©faction et l’instabilitĂ© des vocations, qui en sont les fruits, sont parfois vĂ©cues par les communautĂ©s comme une marque de stĂ©rilitĂ©. L’attente et le dĂ©sir de vocations au sens traditionnel du terme risquent de faire passer inaperçus d’autres appels. Je pense en particulier au nombre croissant de chrĂ©tiens laĂŻcs dĂ©sireux de partager les richesses des instituts religieux. « Il serait vraiment catastrophique que ces attentes soient déçues » et que soient laissĂ©es en friche ces promesses de nouvelles fĂ©conditĂ©s.

D’autres chemins Ă  trouver...

La dite “crise des vocations” invite Ă  ouvrir d’autres chemins. Serait-ce qu’il faille renoncer au "oui dit pour toujours" au service de l’Eglise diocĂ©saine ou au sein d’une communautĂ© religieuse ? Les objections Ă©prouvĂ©es ou entendues Ă  l’encontre d’un tel engagement sont peut-ĂŞtre une incitation Ă  en redĂ©couvrir la valeur d’humanisation.

Je me propose, Ă  partir de l’expĂ©rience d’accompagnement de jeunes femmes en discernement, de pointer quelques-unes des difficultĂ©s rencontrĂ©es face au choix, Ă  la dĂ©cision et Ă  l’engagement, et d’en faire l’occasion d’approfondir le sens de ces rĂ©alitĂ©s.

A “l’ère du zap et du clip” la prĂ©occupation de beaucoup, et non exclusivement des jeunes, est de maintenir ouverts tous les possibles. Que tout soit toujours possible, que rien ne soit dĂ©finitivement exclu – aux plans de la vie professionnelle, relationnelle et familiale,… Que, dans le grand supermarchĂ©, ou sur la toile aux entrĂ©es multiples, de la vie, je puisse Ă  tout moment zapper vers et cliquer sur le produit de mon choix. Tout engagement vouant au nĂ©ant tous les autres possibles est perçu comme aliĂ©nant. Et pourtant seul l’acte de dĂ©cider fait advenir au rĂ©el ce qui n’Ă©tait qu’un possible. « Par chacune de nos dĂ©cisions, nous spolions l’ĂŞtre de la richesse du possible pour ne lui accorder que la pauvretĂ© du rĂ©el : dĂ©sormais cela, et cela seulement, sera, parmi les multiples choses qui auraient pu ĂŞtre . » Le chemin d’une vie est tissĂ© non de la richesse des « multiples choses qui auraient pu ĂŞtre » mais de « la pauvretĂ© du rĂ©el » convoquĂ© Ă  l’ĂŞtre par nos choix et nos dĂ©cisions. Ceux-ci, en restreignant l’Ă©ventail des possibles, donnent Ă  notre vie son poids d’humanitĂ©. « Les rives sont la chance du fleuve » (Jacques de Bourbon-Busset) : elles le limitent mais sans elles il ne serait que marĂ©cage.

La peur de se tromper ?

Derrière le dĂ©sir de ne se fermer aucune voie et l’hĂ©sitation Ă  en choisir une il y a, pour une part, la peur de se tromper. Si la vocation – religieuse, presbytĂ©rale ou autre – apparaĂ®t comme un chemin tracĂ© Ă  l’avance par Dieu Ă  dĂ©couvrir parmi de multiples chemins possibles, on comprend qu’un tel choix suscite l’angoisse : et si je me trompais de chemin ? Mais l’appel de Dieu sur tout homme et toute femme est un appel ouvert. C’est la rĂ©ponse de chacun(e), personnelle, unique, inventĂ©e qui trace le chemin – pas Ă  pas, jour après jour, dĂ©cision après dĂ©cision. Le tressage de l’appel de Dieu et de notre libertĂ© donne corps Ă  notre vocation. Elle n’existe pas a priori, elle n’est inscrite nulle part « pas mĂŞme dans le cĹ“ur de Dieu, sinon comme une attente et une espĂ©rance . »

L’apprĂ©hension de faire fausse route est bien sĂ»r multipliĂ©e par le "pour toujours". Est-ce possible de s’engager pour toujours ? Est-ce possible alors que tant de couples divorcent, alors que l’on Ă©prouve peut-ĂŞtre dans sa propre famille la souffrance gĂ©nĂ©rĂ©e par l’Ă©chec d’un tel engagement ? Est-ce possible alors que tout change si rapidement, que je ne sais pas ce que je serai dans cinq ou dix ans ni ce que deviendra la communautĂ© dans laquelle je m’engage ? Un tel engagement ne risque-t-il pas de me figer, de m’empĂŞcher de rester moi-mĂŞme ? Et si, au contraire, il me permettait de devenir moi-mĂŞme ? Cette parole dĂ©finitive que je prononce ne me momifie pas, elle me met en marche. Elle fixe une orientation qui unifie et donne cohĂ©rence et dynamisme Ă  ma vie. Il y a sans doute un malentendu Ă  dissiper Ă  propos de la fidĂ©litĂ© souvent perçue comme synonyme d’immobilisme. Derrière fidĂ©litĂ© il y a foi, confiance. Nul besoin de confiance si l’on choisit le statu quo. La confiance est l’apanage de celui qui marche. La vĂ©ritable fidĂ©litĂ© ne peut ĂŞtre que crĂ©atrice. Se lier par des vĹ“ux Ă  une famille religieuse ce n’est pas trouver un port oĂą jeter l’ancre, c’est intĂ©grer une caravane en marche. En faisant profession religieuse on ne s’engage pas Ă  l’immobilitĂ© mais Ă  marcher dans une certaine direction. Encore faut-il dĂ©cider dans quelle direction.

Ceci m’amène Ă  l’un des obstacles majeurs, me semble-t-il, Ă  l’engagement dans la durĂ©e, Ă  savoir la valorisation du ressenti. Il n’est pas Ă  bannir systĂ©matiquement mais il s’agit de lui donner sa juste place et surtout de repĂ©rer Ă  quel niveau il se situe. Fonder un engagement sur un ressenti de la sensibilitĂ© et des sentiments ne peut que rendre celui-ci difficile, voire impossible. Selon les jours et les heures du jour, la couleur du temps et de ma mĂ©tĂ©o intĂ©rieure j’incline Ă  ceci ou Ă  cela. Il y a Ă  dĂ©couvrir en soi, plus profond et plus stable que les impressions et fluctuations de la sensibilitĂ©, une pente intĂ©rieure, un poids – dirait St Augustin. C’est dans ce dĂ©sir profond que peut s’enraciner un choix de vie . Alors la fidĂ©litĂ© Ă  celui-ci, loin d’être carcan qui enferme, peut ĂŞtre chemin pour advenir Ă  soi-mĂŞme. Rejoindre en soi l’inclination fondamentale oĂą s’origine notre vocation s’impose aux moments des choix dĂ©cisifs mais aussi jour après jour pour trouver la force de parcourir ce « toujours qui dure longtemps ».

La parole donnée...

Pour en traverser les hivers il faut oser croire Ă  la vitalitĂ© et Ă  la force de la parole donnĂ©e. La crise que traverse actuellement toute forme d’engagement invite Ă  redĂ©couvrir la « valeur anthropologique, quasi ontologique, c’est-Ă -dire humanisante et personnalisante, de la parole donnĂ©e. Nous nous construisons Ă  coup de paroles donnĂ©es et tenues . » J’emprunte Ă  Christiane Singer la parabole suivante. Celui qui devant un verger en plein hiver se fierait Ă  ses sens constaterait que la vie a quittĂ© ces arbres et donnerait l’ordre de les abattre. Il ne ferait jamais l’expĂ©rience du printemps et de sa floraison et se priverait des fruits de l’automne. S’interrogeant sur les relations brisĂ©es et les serments rompus Christiane Singer poursuit : « Personne ne m’ôtera de l’esprit qu’il en est ainsi des relations qui nous unissent et que nous scions Ă  la base parce que nous les croyons mortes. Cinq jours de patience, un mois – ou vingt ans – et nous aurions assistĂ© Ă  un prodige : la loi rigoureuse du “meurs et renais” . » Oui, dans la parole donnĂ©e est enfouie comme en germe une puissance de revitalisation prĂŞte Ă  se dĂ©ployer Ă  l’issue de l’hiver. Elle n’attend que notre fidĂ©litĂ©. « Si nous tenons parole, la parole nous tiendra » (France QuĂ©rĂ©).

Parole donnĂ©e. Parole donnĂ©e Ă  un autre ou (et) Ă  l’Autre. Hors la relation, l’engagement pour la vie a-t-il un sens ? Il est chemin d’humanisation et de personnalisation parce qu’il exige de choisir et de dĂ©cider en cohĂ©rence avec ce que l’on porte de plus authentique et de plus profond, mais aussi, mais surtout, parce qu’il lie Ă  un a/Autre. En liant il libère. En donnant sa vie on la gagne. Qui se perd se trouve. Dans la vie religieuse cet a/Autre vis-Ă -vis de qui je m’engage c’est tout Ă  la fois la communautĂ© et le Christ. L’investigation des richesses anthropologiques de l’engagement Ă  vie ne peuvent suffire Ă  justifier la profession religieuse. Elle n’a de sens et n’est vivable que si la personne du Christ et son Evangile exercent une force de sĂ©duction capable de polariser et progressivement unifier la vie.

Sr Jeanne-Marie d’Ambly (la Pelouse, Bex)

Article paru dans la Revue « Sources », n°6 – Fragile fidĂ©litĂ© novembre-dĂ©cembre 2008 Rue du Botzet 8 – C.P. 224 CH 1700 Fribourg


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